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La guerre d’Indépendance américaine

Published on 14 novembre 2007

La cour de Versailles avait suivi avec intérêt les signes annonciateurs de la révolte américaine. Quand, en 1776, les treize colonies proclamèrent leur indépendance, Vergennes, secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, y vit l’occasion rêvée de prendre une revanche sur l’Angleterre et conseilla au roi d’aider les rebelles. Louis XVI, lui-même souverain absolu, n’était guère porté à soutenir une rébellion contre la monarchie. Malgré une opinion plutôt favorable aux Insurgents, le soutien de la France était donc loin d’être acquis lorsque Benjamin Franklin arriva à Paris, le 27 décembre 1776, pour prêter main-forte à son compatriote Silas Deane, un riche commerçant du Connecticut, qui, dépêché comme ambassadeur par les Insurgents, n’avait, jusque-là, guère obtenu de résultats. La réputation de l’illustre savant, sa simplicité, son esprit eurent raison des réserves de la Cour.

Bientôt, l’aide aux rebelles s’organisa. D’abord discrète, puis ouverte, tandis que les volontaires affluaient pour mettre leur épée au service des Insurgents. Tout, en effet, attirait la jeunesse française vers l’Amérique : I’attrait des idées nouvelles, la soif d’en découdre avec l’ennemi héréditaire anglais, le besoin d’aventures et le dépaysement offert à cette génération préromantique par les vastes déserts du Nouveau Monde.

Quelques mois plus tard, Silas Deane put écrire : « La rage de s’engager au service de l’Amérique va croissant et la conséquence est que je suis inondé d’offres, dont beaucoup viennent de personnes de haut rang... » Le roi lui-même dut intervenir lorsque le comte de Noailles et le comte de Ségur, deux des plus grands noms du royaume, voulurent partir aux côtés du jeune marquis de La Fayette, au risque de compromettre prématurément la France. Noailles et Ségur s’inclinèrent, mais La Fayette acheta secrètement un bateau, la Victoire, et s’enfuit à Bordeaux puis en Espagne d’où il fit voile vers Georgetown, où il débarqua en juin 1777. Beaucoup de volontaires furent pourtant déçus en arrivant à destination : ne parlant pas anglais, pour la plupart, ils ne pouvaient s’imposer à des troupes qui ne ressemblaient en rien aux armées régulières d’Europe. Et les préjugés de leur classe les empêchèrent souvent de s ’adapter à la sensibilité démocratique des citoyens-soldats de George Washington. Accueilli sans grand enthousiasme à Philadelphie, La Fayette s’obstina, allant jusqu’à proposer de servir à ses frais, et comme simple soldat. Mais Franklin avait, entre-temps, expliqué au Congrès qu’il convenait de s’attacher les jeunes étrangers venus en Amérique, dans la mesure où l’influence de leur famille pouvait se révéler décisive à Versailles. La Fayette finit donc par obtenir un brevet de major général... Rejoignant le front au moment où le général anglais Howe marchait sur Philadelphie, il fut blessé à Brandywine, avant de suivre Washington à Valley Forge, où le commandant des Insurgents avait installé son quartier général. L’hiver de 1777-1778 fut très difficile pour les Américains : mal nourris, mal vêtus, mal armés, ils ne devaient plus qu’à l’énergie indomptable de leur chef d’être encore debout, et une attaque anglaise, à ce moment, aurait sans doute changé le cours de l’Histoire.

A Paris, Franklin se dépensait donc sans compter pour transformer l’attitude bienveillante de la France en alliance officielle. Mais Vergennes, prudent et surveillé de près par l’ambassadeur de Sa Gracieuse Majesté, Lord Stormont, voulait être sûr du soutien espagnol avant de franchir ce pas décisif. Annoncée en novembre 1777, la capitulation de l’anglais Burgoyne à Saratoga fit définitivement percher la balance en faveur des Insurgents. Et dès le 17 décembre, Vergennes, soucieux de devancer une éventuelle paix de compromis anglo-américaine, informa Franklin que Louis XVI avait décidé de reconnaître indépendance des Etats-Unis et de signer avec eux un traité de commerce et d’amitié. Ce sera chose faite le 6 février 1778.

La France aide les Insurgents

La situation des Insurgents était alors si critique que les Français auraient pu abuser de la situation. Ils n’en firent rien, comme l’explique Vergennes lui-même, dans une missive datée du 17 mars 1778 à son ambassadeur àLondres : « Nous n’avons voulu nous procurer aucun avantage de commerce que d’autres nations pourraient jalouser et que les Américains pourraient se reprocher, par la suite des temps, de nous avoir accordé. » Une semaine plus tard, le ministre précisait : « Les députés autorisés des Etats-Unis étaient disposés à nous accorder les privilèges exclusifs que nous aurions exigés. Nous ne l’ignorions pas, mais le Roi a voulu faire un ouvrage solide qui passât à la postérité et qui donnât à ses conventions avec ces Etats toute la solidité et la durée dont les transactions humaines sont susceptibles. » Ce qui vaudra à la France ce compliment de Benjamin Franklin, grand connaisseur de la nature humaine : « La vérité est que cette nation aime la gloire, particulièrement celle de protéger les opprimés. » Sur le théâtre des opérations, les Britanniques commençaient à comprendre que le temps jouait contre eux. Après avoir pris Philadelphie, ils s’y étaient installés sans tenter de porter le coup de grace à l’ennemi. C’est donc avec la ferme intention d’en finir une fois pour toutes en profitant des divisions du camp adverse -notamment de la rivalité entre Washington et Gates, le vainqueur de Saratoga - que le général Clinton prit la succession du général Howe, démissionnaire. Craignant un blocus français du Delaware et une attaque des milices américaines sur la ville, il fit mouvement vers New York.

Washington se lança à sa poursuite et l’attaqua à Monmouth - une audacieuse manœuvre qui auralt pu lui apporter une victoire décisive, si Charles Lee, commandant de l’avant-garde, désobéissant à ses ordres formels, n’avait inexplicablement reculé alors qu’il avait l’avantage. Traduit en cour martiale, Lee, que certains accusaient même de trahison, fut révoqué, mais le mal était fait et Washington, contraint de renoncer à l’offensive, dut prendre ses quartiers à New Brunswick tandis que Clinton se cantonnait à New York.

Arrivée à pied d’oeuvre en juillet 1778, la flotte française de l’amiral d’Estaing avait entamé une manoeuvre combinée avec le général américain Sullivan pour prendre Newport. Mais cette première coopération d’envergure entre les nouveaux alliés avait échoué à cause d’une tempête, et d’Estaing reprit le large pour hiverner aux Antilles. Ce demi-échec risquait fort de refroidir les ardeurs de Paris au moment même où le besoin de renforts se faisait le plus sentir... A la fin de 1778, La Fayette obtint donc du Congrès un congé pour se rendre à Versailles. II y fut bien reçu et sut convaincre Maurepas et Vergennes de jeter tout le poids de la France dans la bataille. Parmi les plans qui avaient été préparés figurait un débarquement outre-Manche et une flotte avait été concentrée dans ce dessein au Havre et à Saint-Malo. Projet mort-né, mais qui rendait envisageable l’envoi d’un corps expéditionnaire dans le Nouveau Monde comme le demandait La Fayette.

Mais s’il était techniquement possible de convoyer des milliers de soldats vers l’Amérique, les réserves politiques demeuraient fortes : on s’inquiétait des dissensions des Insurgents et l’on craignait que l’Espagne de Charles III, pourtant alliée de la France contre la Grande-Bretagne, ne vole d’un mauvais oeil une victoire trop nette de forces révolutionnaires aux portes de son vaste empire colonial. On décide cependant d’envoyer plus de 5 000 hommes, choisis parmi les meilleurs, au général Washington. La Fayette étant encore trop jeune pour en prendre la tête, on le dépêcha outre-Atlantique pour annoncer l’arrivée prochaine de ces troupes, dont on confia le commandement au comte de Rochambeau.

Ils arrivent !

Parti de Brest, le convoi parvint le 11 juillet 1780 en vue de Newport (Rhode Island). Parmi les officiers qui débarquèrent figuraient quelques-uns des plus grands noms de France : Montmorency, Custine, Chartres, Noailles, Lauzun... Mais l’espoir que l’arrivée des Français avait fait renaître dans le coeur des Insurgents fut de courte durée : I’arrivée peu après, à Newport, d’une importante flotte britannique, commandée par les amiraux Arbuthnot et Rodney, vint ruiner les plans d’une attaque rapide contre New York, et la rencontre de Hartford, organisée par La Fayette entre Rochambeau et Washington, ne put déboucher que sur une nouvelle demande de renforts : seul l’envoi par la France d’une force navale capable de faire échec aux Anglais pouvait désormais débloquer la situation. Pour couronner le tout, quand Washington revint à son quartier général de West Point, ce fut pour y apprendre la trahison de Benedict Arnold, l’un des plus brillants chefs militaires des Insurgents, qui venait de passer à l’ennemi. Devenu le conseiller du général Clinton, Arnold le pressait d’agir vite pour tirer avantage de la faiblesse ennemie. Victimes du blocus, les soldats américains n’étaient en effet, ni payés, ni nourris, ni vêtus et Rochambeau s’inquiétait légitimement des capacités de « ces gens à bout de ressources ». Une fois de plus, Louis XVI et Vergennes répondirent aux attentes de leurs alliés et, le 16 mai 1781, malgré l’état déplorable des finances publiques, un vaisseau français, la Concorde, apportait six millions de livres à Washington. Celui-ci voulait en profiter pour attaquer immédiatement New York. Rochambeau était plutôt d’avis de porter le fer au sud, où le général anglais Cornwallis ne parvenait pas à remporter une victoire décisive sur l’Américain Greene, qui, menant d’habiles actions de guérilla, l’entraînait toujours plus loin de ses bases. Ignorant ces hésitations, Clinton ordonna à Cornwallis de rallier Yorktown, sur la baie de la Chesapeake, avec ses 7 000 hommes, de tenir cette position en s’appuyant sur la Navy et de lui envoyer des renforts à New York où, pensait-il, se livrerait l’affrontement principal. Yorktown ainsi defendu paraissait nettement moins redoutable que New York, et Washington se laissa d’autant plus facilement convaincre de changer d’objectif que l’amiral de Grasse qui arrivait à la rescousse après ses belles victoires aux Antilles, lui avait fait connaître sa préférence pour la baie de la Chesapeake, plus profonde et propice aux manoeuvres que la baie de l’Hudson.

Le 19 août, traversant le New Jersey et franchissant le Delaware, les troupes alliées fonçaient vers la Virginie. Entrés triomphalement dans Philadelphie le 30 août, Washington et Rochambeau arrivèrent peu après devant Yorktown à la tête de plus de 18 000 hommes : 9 000 Américains et 5 000 Français, auxquels se joignirent, quelques jours plus tard, les 3 300 soldats du marquis de Saint-Simon, embarqués à Saint-Domingue par de Grasse.

Retranché dans la ville avec ses 7 000 Habits rouges, Cornwallis était en mauvaise posture. II se crut tiré d’affaire quand, le 5 septembre a l’aube, apparurent à l’entrée de l’estuaire les 22 navires de l’amiral Graves, venus de New York pour le secourir. Mais de Grasse sauva la situation : rester au mouillage, c’était offrir une cible facile à l’adversaire. Il fallait donc appareiller, et vite. Manoeuvrant brillamment, la flotte française parvint à doubler le cap Henry et à se ranger autour du Ville de Paris, le plus grand vaisseau de l’époque. Lorsque le combat s’engagea, au large, les Britanniques avaient laissé passer leur chance. Quand les canons se turent, ils avaient perdu un navire, et cinq autres étaient gravement endommagés. Côté français, aucun bâtiment n’avait été coulé, et deux seulement avaient été touchés. Graves se retire. La victoire française était complète.

Cornwallis, misant tout sur le soutien qui devait lui venir de la mer, avait négligé de renforcer ses positions. Le 28 septembre, les alliés se déployèrent avec leur artillerie - les Français à gauche, puis le premier corps d’armée américain, puis le détachement francoaméricain de La Fayette, puis le corps d’armée de Washington et les troupes du général prussien von Steuben, qui combattait aux côtés des Insurgents depuis 1777. Le sort de Yorktown était scellé. Le 17 octobre, anniversaire de la capitulation de Burgoyne à Saratoga, la bannière étoilée était hissée sur la ville. La garnison défaite défila entre les vainqueurs - les Français à droite, les Américains à gauche. Et, quand le général anglais représentant Cornwallis, qui se disait malade, voulut rendre son épée, c’est à Rochambeau qu’il la tendit. Celui-ci lui désigna Washington qui, respectueux du vaincu, la refuse.

Nouées dès la capitulation de Cornwallis, les négociations qui suivirent aboutirent, le 3 septembre 1783, au traité de paix de Versailles. Acte de naissance officiel des Etats-Unis, ce traité est aussi le symbole de l’amitié franco-americaine. Une amitié pour laquelle les deux nations auront maintes fois encore l’occasion de « donner leur or et verser leur sang ».

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