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Allocution de Manuel VALLS, Premier ministre, à Berlin

Published on 23 septembre 2014
Berlin, le mardi 23 septembre 2014

Monsieur le président,
Mesdames, messieurs les chefs d’entreprises,
Mesdames, messieurs,

Merci pour votre accueil et pour cette occasion qui m’est donnée de vous rencontrer, ici, en Allemagne. Le BDI, je le sais, travaille régulièrement avec la France, avec son homologue, le MEDEF, devant lequel je me suis exprimé, il y a quelques semaines …

Cette présence devant le MEDEF a fait l’objet, en France, de très nombreux commentaires … car pour certains, habitués à la caricature, aux clichés, un Premier ministre de gauche n’a pas à s’adresser au syndicat des chefs d’entreprise … Je pense, au contraire, que c’est mon rôle, ma responsabilité de rencontrer les forces vives, toutes les forces vives qui font avancer un pays. Et donc de rencontrer ses entrepreneurs.

Ma présence a également été commentée parce que, lors de mon allocution, j’ai fait une déclaration dont l’écho a dû parvenir … jusqu’en Allemagne.

Oui, j’aime l’entreprise ! Ich mag die Unternehmen !

Et j’assume ces mots. Ils ne varient pas en fonction de l’auditoire : que ce soient des chefs d’entreprise, des parlementaires, ou bien ma famille politique. J’aime les entreprises, car ce sont elles qui, par l’innovation, par la prise de risque, grâce à l’implication de leurs salariés, créent des richesses, de la valeur, des emplois. Elles contribuent au progrès économique sans lequel il n’y a pas de progrès social.

Les entreprises, on ne le dit pas assez, ce ne sont pas que des dirigeants ou des actionnaires. Ce sont des salariés – ouvriers, techniciens, ingénieurs, cadres – qui partagent un même projet. Qui mettent en commun leur énergie, leurs compétences, leurs talents.

J’ai dit à vos homologues français ma confiance dans l’entreprise. J’ai dit, aussi, ma conviction : c’est avec les entreprises que nous gagnerons, en France, en Allemagne et en Europe, la bataille de la croissance et de l’emploi.

Vous le savez probablement, on parle beaucoup en France, de l’Allemagne. On en vante les réussites. Et notamment celles de son industrie.

On loue les réformes qu’elle a su mettre en œuvre au début des années 2000. Cette époque où votre pays était désigné, par certains, comme «  l’homme malade de l’Europe ». Gerhard SCHROEDER a alors su faire des réformes courageuses pour créer un cadre favorable à l’emploi. Beaucoup considèrent d’ailleurs ce volontarisme comme une source d’inspiration pour la France.

Je sais, aussi, que, ces temps-ci, on parle beaucoup, en Allemagne, de la France. J’écoute attentivement les déclarations. Je lis votre presse. Je sais qu’il y a chez vous cette expression qui dit que la France « refuse de se réformer ». Et aussi cette idée, qu’à son tour, la France serait malade.

Je regarde mon pays avec lucidité. J’en connais les blocages, les conservatismes. Mais, si l’Allemagne a su faire des réformes avec succès, pourquoi la France ne pourrait-elle pas aussi réussir ? Bien sûr, il faut du temps. Mais quand la volonté existe, quand les orientations sont claires, quand l’ensemble du pays est mobilisé, alors il n’y a pas de raison pour que les choses n’avancent pas.

Oui, la France avance. Elle se met en mouvement. Et je veux saisir cette occasion qui m’est donnée pour en faire devant vous la démonstration.

*

Si je suis pour deux jours en Allemagne, c’est pour échanger avec la Chancelière Angela MERKEL et un certain nombre de dirigeants politiques. C’est pour mieux comprendre la société allemande, et l’image qu’elle a de la France.

C’est aussi pour visiter des entreprises. Hier, à Hambourg, le site d’Airbus par exemple.

Mais si je suis en Allemagne, c’est aussi pour réaffirmer la force du couple franco-allemand. Pour redire tout ce que nous devons, tout ce que nous pouvons faire, ensemble, afin de relancer un projet européen dont les peuples se détournent et qui est menacé par la montée des populismes.

I. La France mène des réformes

Pour cela, il faut que l’Allemagne et que la France soient fortes.

Or, l’économie française, notamment au regard de l’économie allemande, marque le pas. Cette situation réclame que nous, Français, agissions, avec détermination. C’est le sens des réformes voulues par le Président de la République.

Nous agissons, tout d’abord, en matière de comptes publics. Depuis 40 ans, la France n’a pas voté un seul budget à l’équilibre. Et donc, depuis quatre décennies, sa dette augmente de manière continue. Cette spirale de l’endettement n’est plus tenable.

La cause de ces déficits budgétaires, c’est en particulier cette préférence « très française » pour la dépense publique. La France a, dans ce domaine, un résultat peu enviable : 57% du PIB.

C’est pour cela qu’un cap a été fixé : 50 milliards d’euros d’économies d’ici à 2017. 21 milliards d’euros dès 2015. La loi des finances qui sera adoptée par le Conseil des ministres dans huit jours les détaillera. Elles sont nécessaires, notamment pour alléger la pression fiscale qui pèse sur les entreprises et qui décourage l’innovation, la prise de risques.

50 milliards d’économies en trois ans : un tel effort n’a jamais mis en œuvre en France ! Mais nous tiendrons cet engagement grâce notamment à une réforme ambitieuse de l’Etat et de nos collectivités territoriales. Dans ce domaine, nous avons mené, en quelques mois, une réforme sans cesse repoussée depuis des années : celle des régions. Un premier vote en juillet dernier a validé le passage de 22 régions à 13.
Nous faisons des économies. Toutefois, l’absence de croissance économique en France et dans la zone euro et le faible niveau de l’inflation nous obligent à adapter notre rythme de réduction des déficits. L’adapter, et non pas y renoncer. Je vais y revenir dans un instant.

La seconde direction dans laquelle nous agissons, c’est la restauration de la compétitivité des entreprises. Car elle ne cesse de se dégrader depuis plus de 10 ans.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : le déficit de notre balance commerciale s’établit à 3 points de PIB ; depuis les années 2000, notre part dans les échanges mondiaux a chuté pour atteindre 3% seulement aujourd’hui. Il s’agit bien d’un décrochage de l’industrie française dans la compétition mondiale.

Nos handicaps, nous les avons identifiés, notamment un coût du travail trop élevé. Et nous les avons pris à bras le corps. Pour autant, il ne s’agit pas de répliquer les réformes que vous avez entreprises, ici, au cours des années 2000.
Une forte modération salariale n’est ni possible, ni souhaitable. L’Allemagne des années 2000 et la France d’aujourd’hui sont en effet différentes sur plusieurs points : d’abord, le mode de négociation salariale, ensuite la faiblesse de l’inflation – qui rend l’ajustement des salaires difficile –, ou bien encore les prix très élevés de l’immobilier en France – ce qui grève le pouvoir d’achat des ménages. Enfin, la demande extérieure qui est faible – alors qu’elle était dynamique dans les années 2000 – et ne peut donc pas prendre le relais de notre demande intérieure.

C’est pourquoi, nous avons notre propre programme de réformes, adapté à la situation française. Il prévoit une baisse sans précédent de 40 milliards d’euros dans les prélèvements sur les entreprises d’ici à 2017, dont une grande partie dès 2015. Baisse de l’impôt sur les sociétés. Baisse des charges sociales. Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi. Ce sera l’équivalent de 10 points de cotisations sociales de moins pour nombre d’entreprises. Cette baisse permettra de restaurer les marges, de permettre aux entreprises d’investir, d’innover, de repartir à la conquête de marchés. Et aussi bien sûr d’embaucher.

Je me permets à ce stade une remarque : il y a plus de 50 milliards d’euros d’investissements allemands en France. La France est également le plus grand client des entreprises allemandes – plus de 17% des importations en France viennent de votre pays. Agir pour les entreprises et la croissance en France, c’est donc aussi agir dans l’intérêt de l’Allemagne.
La compétitivité de nos entreprises passe également par la simplification de leur environnement réglementaire. Il y a, aujourd’hui, en France, trop de contraintes, trop de normes. Un prochain projet de loi – projet de loi « croissance » – que prépare en ce moment le ministre de l’Economie Emmanuel Macron, aura pour but de simplifier les formalités, les procédures, d’alléger certaines réglementations, mais aussi d’accroître la concurrence.

Nous continuons également – comme nous l’avons fait ces deux dernières années – d’améliorer l’efficacité de notre marché du travail.

J’entends les critiques adressées à la France sur son marché du travail, sa rigidité. Là aussi, la France avance. A sa manière, c’est-à-dire dans le cadre du dialogue social qui lui est propre. On cite d’ailleurs, souvent, en exemple, en France, le dialogue social allemand. J’ai rencontré, hier, le Président du DGB, Reiner HOFMANN. Il m’a remis son projet de plan Marshall pour l’Europe. Et je crois, en effet, qu’il y a dans votre culture de la discussion sociale matière à inspiration pour nous.

Mais je le répète, nous avançons ! Je donnerai deux exemples : la mise en place d’une flexibilité « à l’allemande » votée en 2013, permettant, sur une durée limitée, une modification de la durée de travail et du salaire, ou bien encore la discussion que nous venons d’engager sur les seuils d’emplois (5, 10, 50 salariés…) à partir desquels le chef d’entreprise a de nouvelles obligations.

Une des forces du modèle allemand, c’est l’apprentissage. Vous avez su l’utiliser pour faciliter l’accès à l’emploi des jeunes les moins qualifiés. C’est, là aussi, un exemple à suivre. L’apprentissage est d’ailleurs une des grandes priorités arrêtées par le Président de la République. Et je crois que sur ces aspects nous pouvons avancer ensemble en mettant au point des formations alternées permettant à nos jeunes de se former dans un autre pays. Je propose de confier à l’office franco-allemand de la jeunesse le soin de porter ce beau projet, en liaison bien évidemment avec le MEDEF, le BDI, le DGB et les partenaires sociaux français.

Les réformes que nous menons portent également sur la politique industrielle.

Nous favorisons l’innovation au travers de pôles de compétitivité qui rassemblent, sur un même site, des entreprises de toutes tailles, des laboratoires de recherche, des centres de formation. Nous structurons des filières d’avenir grâce à 34 plans qui ont pour vocation de créer la « nouvelle France industrielle ». Ils portent sur les secteurs des transports, des textiles, de la chimie, du numérique, de la transition énergétique. Enfin, nous mettons en place des dispositifs de soutien à l’innovation. Le crédit impôt recherche est ainsi le dispositif fiscal le plus avantageux en Europe en matière de recherche et développement.

II. La France a des atouts

Mesdames, messieurs,

Vous le voyez, la France se réforme. Et elle a des atouts à faire valoir.
La France est la cinquième économie mondiale, la deuxième en Europe derrière la vôtre. Notre démographie est dynamique. Notre jeunesse est une chance pour notre croissance future ; il nous faut l’accompagner, la former aux défis de l’économie de demain.

La France peut également compter sur une excellence académique dans de nombreux domaines et en particulier en mathématiques, en physique et en informatique. Les ingénieurs français sont nombreux, bien formés, moins coûteux et moins enclins à changer rapidement d’entreprise que dans la Silicon Valley.
Forte de la qualité de son système de formation, la productivité horaire en France est la quatrième de l’Union européenne derrière les trois pays du Benelux.

La France est également un pays à la qualité de vie reconnue. Reconnue par les visiteurs ponctuels - nous sommes la première destination touristique mondiale. Reconnue aussi par les travailleurs expatriés dans notre pays. C’est un paramètre important pour les entreprises qui décident de s’implanter en France. L’attractivité de notre pays est une priorité. C’est sans doute un élément qui permet à Paris d’être la première ville d’Europe pour l’accueil des sièges d’entreprises. Paris est aussi la première place financière de la zone euro, et sa région, l’Île-de-France, le premier bassin d’emploi en Europe pour ce qui est des technologies de l’information et de la communication
Plus globalement, la France est également en pointe pour les réseaux : elle est au quatrième rang de l’OCDE pour l’équipement en haut débit (les Etats-Unis sont seizièmes). Nous sommes en train de déployer massivement la fibre optique pour passer au très haut débit.

Je pourrais également parler de nos infrastructures de transport (trains à grande vitesse, premier réseau routier européen), d’électricité (avec le tarif le plus bas d’Europe), de nos services publics, de notre système de santé, ….

Enfin, vous avez des PME dynamiques ; nous avons des grandes entreprises fortes et innovantes. 31 entreprises françaises sont parmi les 500 premières mondiales.

Bien sûr, nous avons également des handicaps, réels, mais ils sont parfois caricaturés. Ainsi, l’image que nous ne réformons pas notre marché du travail, que nous protégeons excessivement nos salariés est fausse. Je vous l’ai déjà dit, mais l’OCDE l’affirme également : la protection de l’emploi est plus élevée en Allemagne qu’en France. Et on parle beaucoup des 35 heures, mais dans les faits, comme vous le savez surement, toutes les flexibilités qui ont été introduites et qui permettent de travailler plus s’il y a accord dans l’entreprise font que la durée effective du travail est bien supérieure à ces 35 heures fixées par la loi. Au total, la durée moyenne du travail en France est plus élevée qu’en Allemagne.
Je pourrais continuer longtemps à vous vanter les qualités de mon pays … Mais la plupart d’entre vous les connaissent déjà car vous avez des clients ou des fournisseurs français.

III. La force du couple Franco-allemand pour relancer l’Europe

Nos économies sont effectivement profondément liées l’une à l’autre : le premier fournisseur de la France, c’est l’Allemagne. Le premier pays d’exportation de la France, c’est aussi l’Allemagne ! Nos économies sont donc profondément interdépendantes. Et finalement l’un des principaux atouts de la France, c’est sa proximité et son amitié avec l’Allemagne.
Les exemples de coopération entre nos deux pays sont nombreux : Airbus, bien sûr, qui a montré que l’Europe, unie, peut devenir leader mondial dans un secteur stratégique, à très haute valeur ajoutée ; et également, dans un domaine bien différent, la chaîne Arte. Je sais les remarques qui ont accompagné sa création, il y a 22 ans. Mais Arte contribue, chaque jour, et efficacement, à consolider les liens culturels entre nos deux pays.

Cette interdépendance entre nos deux pays est une force. Mais elle est aussi un défi permanent, car pour qu’un partenariat soit fructueux, il faut que les intérêts des deux parties soient bien pris en compte.

Je vous ai dit la détermination de la France à maîtriser la dépense publique et à mener les réformes nécessaires. Ces choix, la France les fait pour elle. Souverainement. Pas parce qu’ils lui auraient été dictés.

Cependant, pour réduire les déficits, il faut des recettes, et donc de la croissance et plus d’inflation. Elles font défaut aujourd’hui. Par conséquent, il est indispensable que le rythme de l’ajustement des déficits soit compatible avec l’état de l’économie réelle. Et c’est la nature des échanges que j’ai eus, hier, avec la Chancelière.

Ce que je lui ai dit également, c’est que nous avons besoin de l’Allemagne pour favoriser une évolution de la donne économique dans la zone euro. Je sais que cette idée n’est pas encore pleinement partagée. Mais je constate qu’elle fait son chemin et que les choses ont commencé à bouger.

La Banque Centrale Européenne fait sa part de travail. Mais l’Europe continue de souffrir d’un manque de demande adressée à ses entreprises. Ce qui nécessite – Mario DRAGHI lui-même l’a dit – une meilleure coordination de nos politiques budgétaires, une dynamique de salaire plus forte dans votre pays – la mise en place d’un salaire minimum devrait y contribuer – et une relance de l’investissement. C’est le but du plan européen de 300 milliards annoncé par Jean-Claude JUNCKER. Il doit dès lors être concrétisé. Et nous avons commencé à y travailler.
Je sais que vous avez un débat en Allemagne sur cette question de la relance de l’investissement. Votre organisation s’est prononcée pour un plan massif dans les infrastructures, dans le secteur de l’énergie en particulier. Moi je crois simplement que, quand on a des besoins avérés, et quand la situation budgétaire autorise des dépenses, alors, il faut savoir investir !

Ces derniers jours, nos deux ministres des Finances, Wolfgang SCHÄUBLE et Michel SAPIN, se sont d’ailleurs mis d’accord sur une approche commune quant à la mobilisation de l’investissement privé. Nous présenterons ensemble nos propositions à nos partenaires européens. Voilà encore un exemple concret de ce que nous pouvons faire conjointement pour faire avancer l’Europe.

Oui, l’Europe a besoin de l’Allemagne et de la France. Nos deux nations ont une responsabilité particulière ne serait-ce parce qu’elles représentent environ la moitié de la population de la zone euro, et la moitié de son PIB.

Moi, monsieur le Président, je ne demande pas à l’Allemagne de résoudre les problèmes de la France. Mais nous devons ensemble, résoudre les problèmes et les défis de l’Europe.

Notre responsabilité est particulière. Elle est même plus que cela. Elle est historique. Car l’amitié entre nos deux pays a toujours été un moteur de la construction européenne. Chaque fois que l’Europe a fait des progrès décisifs, c’est parce que nos deux pays ont su parler d’une même voix. Et dans le monde actuel, qui connaît de nombreuses menaces, de nombreuses déstabilisations, nous avons besoin d’une Europe forte, capable de peser sur la scène internationale. Et une Europe forte, c’est d’abord une Europe qui retrouve la croissance économique et les marges de manœuvre qui lui font aujourd’hui défaut.

Monsieur le président,
Mesdames, messieurs,

J’espère, à l’issue de cette allocution, vous avoir persuadés que la France avance. Qu’elle mène les réformes nécessaires.

Mon gouvernement agit. C’est le mandat très clair qu’il a reçu de l’Assemblée nationale, le 16 septembre dernier, lors du vote de confiance. Bien sûr, réformer est une tâche de longue haleine. Mais je sais que nous y arriverons parce que nous en avons la volonté. Et parce que nous en avons les ressources.

Les destins de nos nations sont liés. L’avenir de la France passe par l’Allemagne. Et l’avenir de l’Allemagne passe par la France. Cet avenir, c’est à nos pays ensemble de le construire. Et vous chefs d’entreprises allemands, au côté des chefs d’entreprises français avez tout votre rôle à jouer.

Vive l’Allemagne, vive la France et vive la relation franco-allemande !


Seul le prononcé fait foi

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