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Tribune de l’Ambassadeur Gérard Araud sur New York

Published on 16 octobre 2014
Tribune de l’Ambassadeur de France à Washington, Gérard Araud, dans l’hebdomadaire L’Express
L’Express du 15 octobre 2014

J’ai eu l’honneur, le privilège et la chance de passer cinq ans à la tête de la Mission française auprès des Nations Unies à New York. Cinq années bien remplies, faites de crises où, pour y mettre fin, la France a dû ou su jouer un rôle central au Conseil de Sécurité. Avec des succès comme la résolution 1975 qui a permis la fin d’une impasse politique de dix ans en Côte d’Ivoire et la stabilisation d’un pays qui aurait pu connaître le destin tragique du Libéria ou de la Sierra Leone ; des décisions difficiles comme les résolutions 1970 et 1973 sur la Libye ; des engagements forts de la France pour le Mali (cinq résolutions) ou la République Centrafricaine (trois résolutions) ; des échecs enfin sur la Syrie (quatre vétos russe et chinois) ou sur l’Ukraine.

Cinq années professionnellement exaltantes mais passées, en grande partie, dans d’interminables réunions où j’essayais désespérément d’obtenir de mes collègues d’ouvrir les rideaux du Conseil de Sécurité pour voir l’East river et le ciel new-yorkais. Déjeuners et dîners étaient consacrés aux 192 ambassadeurs auprès des Nations Unies que je devais convaincre de la justesse de notre politique étrangère.
Plus étranges furent mes rencontres avec les philanthropes américains qui, sous un Picasso et en face d’un Rothko, après m’avoir annoncé leurs contributions d’ailleurs généreuses à une campagne des Nations Unies, me conseillaient d’utiliser l’hélicoptère pour partir en week-end ou un avion privé pour les vacances. Qu’auraient-ils dit s’ils avaient su que j’avais une carte de métro en poche ?

New York, ce fut donc pour moi, d’abord, le rectangle entre les 42ème et 47ème rues et la 1ère avenue et la rivière où se trouvent les bâtiments de l’ONU de Le Corbusier et de Niemeyer. Ce fut également mon bureau au coin de la 2ème avenue, au 44ème étage, où j’ai vu des ciels d’un bleu métallique irréel, des crépuscules de carte postale et des tempêtes de film catastrophe.

J’ai donc vécu dans une ‘’bulle’’ posée à New York ; une bulle avec son langage, ses tics et ses coutumes dont le seul contact avec la ville qui l’entoure a semblé parfois limitée aux embouteillages que ses réunions y provoquent, notamment au moment de l’Assemblée Générale, chaque mois de septembre, où s’y retrouvent, pendant une semaine, plus d’une centaine de chefs d’Etat et de gouvernement.

Cette réunion permanente de dirigeants, de diplomates mais aussi de journalistes, d’ONG et de délégations du monde entier, ce n’est finalement pas un hasard si elle prend place sur les rives de l’East River. Je ne connais pas beaucoup de villes qui peuvent, à ce point, évoquer le chaos du monde, la cacophonie des Klaxon et des sirènes, de l’agitation perpétuelle des passants qui courent et bousculent, un café dans un gobelet en carton à la main, et des embouteillages à trois heures du matin et le monde de toutes les nationalités qui se côtoient et s’ignorent parfois mais croient toutes au rêve américain. Regardez la liste des restaurants et vous le comprendrez : je vous défie de relever une cuisine du monde qui n’y figure pas.

Fort heureusement, même les Nations Unies connaissent des week-ends et l’ambassadeur peut alors disparaître dans l’anonymat de la rue new yorkaise, de cette rue où tout est possible, toutes les tenues et apparences acceptées et où jamais un regard ne vous juge ou ne vous toise.

La vie à New York, c’est alors l’incursion à Brooklyn où soudain je me sentais si vieux et me trouvais un peu bête de ne pas être tatoué mais fier de rencontrer tous ces jeunes Français qui y réussissent ; la vie dans le Upper East Side où je me sentais si jeune et soulagé de ne pas être tatoué et content de rencontrer tous ces Français installés depuis longtemps en faisant la queue devant une boulangerie, française naturellement. Je ne connais pas de bonne boulangerie française qui ne soit pas prise d’assaut à New York.

Les restaurants toujours pleins, quelle que soit l’heure, toujours bruyants, aux serveurs toujours souriants qui s’extasient à chacun de vos choix (‘’fantastic », « it is my prefered one’’) et où, petite satisfaction de l’ego, une table déchaînée de jeunes femmes sorties de ‘’Sex and the City’’ vous offre parfois un verre. Un conseil d’habitué : surtout ne demandez pas du pain au serveur chargé de l’eau, de l’eau à celui qui prend votre commande etc. ; vous n’aurez ni eau, ni pain et déstabiliserez une équipe pleine de bonne volonté.

Le Metropolitan Opera, aux 25 productions annuelles, où l’on entend les meilleurs chanteurs du monde (Ah, Janos Kauffman dans ‘La ’Walkyrie’’ !) mais aux mises en scène sorties tout droit des années 80 pour les plus audacieuses, afin de ne pas effrayer les richissimes octogénaires qui subventionnent la Maison. La danse dite ici moderne qui ne l’est plus depuis deux décennies à Paris, à Berlin ou à Londres. Soudain, on trouve que l’intervention de l’Etat dans la vie culturelle a aussi du bon.

Et les excursions, le week-end, pour découvrir, par exemple, à deux heures de New York, dans les Hamptons, à Shelter island, cette Française généreuse qui, sans perdre son accent à couper au couteau, partie de rien, rappelle qu’entrepreneur est un mot de notre langue, en ouvrant des magasins avec cette petite touche tricolore à laquelle nos amis américains ne résistent pas. Allez la voir !

J’ai été heureux à New York. Heureux de remplir ce poste magnifique à la tête d’une équipe jeune, compétente et enthousiaste de servir la France aux Nations Unies, mais aussi de vivre dans cette ville ; fier aussi que mon pays joue tout son rôle pour convaincre le Conseil de Sécurité d’agir pour mettre un terme aux atrocités sans nom qu’on vient nous y décrire. Mais, ce bonheur, je le dois aussi à cette ville, à ses habitants généreux et à tous les Français que j’y ai rencontrés, qui y réussissent et qui n’oublient pas leur pays. Heureux enfin que, dans mes nouvelles fonctions d’ambassadeur aux Etats-Unis, j’ai souvent l’occasion d’y revenir pour y développer, dans tous les domaines, notamment économiques et culturels, les relations déjà intenses qui l’unissent à la France.

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