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Iran

Published on 26 novembre 2014
Entretien de M. Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères et du Développement international, avec « France Inter »
Paris, le 25 novembre 2014.

Q - Vous rentrez de Vienne. Sur le nucléaire iranien, Bernard Guetta vient d’en parler, encore un échec, encore un report de la date butoir. C’est une déception ?

R - J’ai une vision moins pessimiste que celle qui transparaissait à travers la rubrique de M. Guetta. J’ai participé aux négociations, bien sûr, dont la date butoir était prévue hier à minuit. Les négociations se sont accélérées dans la dernière période et je dois dire, pour avoir participé à cela depuis pas mal de temps, que la tonalité a été plutôt positive, même si l’accord n’a pas pu être conclu. C’est la raison pour laquelle nous avons décidé de reporter, avec une nouvelle période, jusqu’en mars, et possiblement en juin.

Q - Qu’est-ce qui a manqué ?

R - L’objectif, vous le connaissez : l’Iran a parfaitement le droit d’avoir tout le nucléaire civil qu’il souhaite, mais pas la bombe atomique ; ce serait évidemment très dangereux pour la sécurité de la région et du monde.

Je ne vais pas entrer dans tous les détails, qui sont très techniques, mais il y avait trois discussions principales. Tout d’abord, sur la limitation des capacités d’enrichissement, discussion très compliquée mais j’ai trouvé qu’il y avait quand même un certain mouvement. Deuxièmement, la transformation d’un certain nombre de sites. Le site que l’on appelle le site d’Arak, qui fonctionne à l’eau lourde, où l’on a esquissé des solutions techniques qui peuvent nous permettre de régler le problème. Et puis le site enterré de Fordow où là j’ai trouvé aussi quelques avancées. Le dernier point, c’est toute la question de la vérification pour que l’on soit sûr que nous ne sommes pas lésés dans cette affaire. Là aussi, j’ai trouvé qu’il y avait un certain mouvement.

Donc, soyons précis, dans le premier accord intérimaire que nous avions signé, nous avions dit - et c’est confirmé - que tant que tout n’est pas réglé, rien n’est réglé ; donc, il faut un accord d’ensemble. Cependant la tonalité - et cela joue beaucoup - a été quand même plus positive que la dernière fois.

Q - Donc ça vous laisse un espoir pour les mois prochains et ça vous permet de penser que l’Iran accepte ce que ce pays a refusé depuis des années ?

R - On n’en n’est pas encore là. Vous savez, le Diable est dans les détails, que ce soit en Iran, aux États-Unis, en Europe, en France… Mais il y a quand même une volonté d’essayer de trouver un accord que je n’avais pas ressentie dans des négociations précédentes. Cela dit, je reste prudent.

Q - Donc, il a manqué du temps mais pas de volonté politique. En gros, c’est ce que vous nous dites, c’est votre sentiment ?

R - Oui, on pourrait présenter les choses ainsi. « ça fait déjà un an que vous négociez ; c’est une affaire qui traîne depuis 10 ans ; est-ce que c’est à quelques jours près ? » . Il faut bien comprendre que dans une négociation comme celle-ci, il y a une accélération à la fin de la négociation, parce que les techniciens discutent et les politiques qui sont les décideurs font des concessions de part et d’autre. Donc voilà : tonalité plutôt positive mais pas d’accord conclu.

Q - On pourrait déboucher, peut-être, dans les prochains mois, sauf si les Républicains, majoritaires au Congrès américain, décident de mettre fin à la plaisanterie en imposant de nouvelles sanctions à Téhéran. C’est un risque ?

R – Évidemment, c’est un risque, de la même façon que du côté iranien il peut y avoir aussi un mouvement symétrique.

Maintenant, quand on entre dans la technique, le président des États-Unis dispose lui-même de pouvoirs, de lever ou de ne pas lever certaines sanctions et le Congrès, lui, a d’autres pouvoirs. Je pense qu’il y a une occasion, peut-être, à saisir mais faisons bien attention, c’est tellement complexe, tellement subtil, qu’il faut rester quand même très prudent.

Q - Qu’est-ce qui nous donne à nous, pays occidentaux, le droit de juger du programme nucléaire ou non d’un pays tiers ? On a d’autres exemples comme le Pakistan ou l’Inde qui ne sont pas forcément des pays recommandables. Qu’est-ce qui nous permet de dire non, vous n’avez pas le droit à la bombe atomique par exemple.

R - Ce n’est pas simplement nous, c’est une décision de la communauté internationale puisque les sanctions ont été décidées par le Conseil de sécurité des Nations unis. Ce n’est pas simplement la France, c’est aussi la Chine, la Russie, le Royaume-Uni, les États-Unis et les autres.

Pourquoi ? Parce que nous pensons que le nucléaire militaire - je laisse de côté le nucléaire civil- dans cette région serait un danger considérable. Le nucléaire a pu être une protection lorsqu’il y avait 4 ou 5 grandes puissances dans le monde qui le possédait. On parlait alors de dissuasion. Si l’Iran possède l’arme nucléaire, alors, les puissances voisines comme l’Arabie Saoudite, la Turquie, l’Égypte et d’autres pourraient aussi se doter de l’arme nucléaire. Dans une région déjà éruptive, voyez à quel point tout cela serait dangereux. C’est la raison pour laquelle, ce n’est pas dirigé contre un pays. Nucléariser cette région du monde, région déjà très troublée, est un risque que personne dans la communauté internationale ne veut courir.

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