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Accord sur le nucléaire iranien - Déclarations des autorités françaises (29 juillet 2015)

Published on 15 juillet 2015
Déclarations du Président de la République et du Ministre des Affaires étrangères et du Développement international sur l’accord du programme nuclèaire iranien

- Interview de Laurent Fabius paru dans Aujourd’hui en France / Le Parisien (29 jullet 2015)

- Entretien de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, avec « France Inter » (Paris, 21 juillet 2015)

- Adoption de la Résolution 2231 (2015) du Conseil de sécurité des Nations-Unies - Déclaration du Ministre des Affaires étrangères et du Développement international (Paris, 20 juillet 2015)

- Entretien de M. François Hollande, président de la République, avec son homologue américain - Communiqué de la présidence de la République(Paris, 17 juillet 2015)

- Entretien de Laurent Fabius, Ministre des Affaires étrangères et du Développement international au Journal "Le Monde"(Paris, 14 juillet 2015)



Interview de Laurent Fabius paru dans Aujourd’hui en France / Le Parisien

Paris, 29 jullet 2015

La France a été critiquée à Téhéran, car vous êtes parfois apparu comme le négociateur le plus intransigeant dans le dossier du nucléaire. A quel accueil vous attendez-vous sur place aujourd’hui ?

Laurent Fabius. Notre ligne constante dans cette négociation majeure a été ce que j’appelle la « vigilance constructive ». Pourquoi ? A cause des enjeux eux-mêmes : c’est la question de l’accès à la bombe atomique qui était posée. Toute la crédibilité du régime international de lutte contre la prolifération nucléaire risquait d’être mise à mal en cas d’accord faible ou non vérifiable, car des voisins de l’Iran en auraient déduit qu’il leur fallait s’engager eux aussi dans un programme nucléaire militaire. Un accord solide et crédible était donc dans l’intérêt de tous, y compris de l’Iran.

Une frange des conservateurs iraniens appelle tout de même à boycotter votre visite

Je n’entre pas dans ce débat. Cette invitation, mon homologue Javad Zarif l’avait déjà formulée dans le passé, mais le contexte ne s’y prêtait pas. Il l’a chaleureusement renouvelée le 14juillet, lors de la conclusion de l’accord. Le moment nous a paru opportun, au président de la République et à moi-même. Nous avons toujours maintenu des relations avec l’Iran mais, dans ce nouveau contexte, il est bon de donner une impulsion nouvelle à cette relation sans rien renier de nos amitiés et de nos convictions. C’est l’esprit dans lequel j’arrive à Téhéran ce mercredi.

Les Israéliens et certains leadeurs républicains aux Etats-Unis estiment que l’Iran ne renoncera jamais à fabriquer la bombe, que cet accord n’empêche rien. Que leur répondez-vous ?

Ce n’est pas mon avis. Ceux des experts qui auront lu en détail la centaine de pages que comportent l’accord et ses annexes pourront juger par eux-mêmes de la précision et de l’ampleur des engagements pris : sur la limitation drastique des capacités d’enrichissement de l’uranium, sur la recherche et le développement concernant les centrifugeuses, sur l’arrêt du caractère plutonigène du réacteur d’Arak (NDLR : au sud-ouest de Téhéran), sur les mesures de vérification. Sur tous les chapitres, nous avons été extrêmement précis, et c’est une des raisons de la longueur des discussions. L’essentiel, bien sûr, ce sera d’une part la mise en oeuvre de nos décisions communes par l’Iran et, d’autre part, la capacité de la communauté internationale, en particulier l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), à vérifier cette application.

L’Iran va retrouver une marge de manœuvre grâce à la levée des sanctions et le retour de plus d’une centaine de milliards d’euros d’avoirs gelés dans les banques étrangères. Le pays ne sera-t-il pas tenté d’en profiter pour étendre son influence au Proche et Moyen-Orient ?

La levée des sanctions sera progressive, selon un calendrier qui dépendra du respect par le pays de ses engagements. L’Iran a beaucoup souffert des sanctions, le peuple iranien espère que les ressources dont l’Etat va bénéficier seront utilisées pour son développement et son bien-être. Il faudra, là aussi, être vigilants. La région est fragile, les crises sont nombreuses. Les voisins de l’Iran s’inquiètent. Téhéran va donc se retrouver en situation de pouvoir jouer ou non un rôle d’apaisement et de retrouver ou non sa pleine place dans le concert international.

L’Iran, qui soutient Bachar al-Assad, le président syrien, peut-il aider à en finir avec l’interminable conflit en Syrie ?

Face au drame que vit le peuple syrien, il n’y aura de solution durable que politique. Et inclusive, c’est-à-dire avec un nouveau gouvernement comportant à la fois des éléments du régime et de l’opposition dite modérée. Nous sommes convaincus que Bachar al-Assad, lui-même, ne peut pas être l’avenir de son pays. L’Iran exerce une forte influence sur place. Donc, oui, c’est un acteur de cette crise.

Les entreprises françaises peuvent-elles tirer leur épingle du jeu dans le marché iranien qui s’ouvre ? Et si oui, dans quels domaines ?

La compétition sera rude, mais nos entreprises ont des atouts à faire valoir. En particulier dans l’automobile, le transport aérien, le domaine de l’énergie, la santé ou l’agroalimentaire. Il y a à la fois des besoins iraniens considérables et une tradition d’excellence française reconnue en Iran.



Entretien de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, avec « France Inter »

Paris, 21 juillet 2015

(...)

Q - L’autre sujet qui vous concerne très directement, Laurent Fabius, c’est bien sûr le nucléaire iranien. Hier, le conseil de sécurité des Nations unies et l’Union européenne ont donné leur feu vert à l’accord conclu la semaine dernière à Vienne. Vous étiez partie prenante dans ces négociations. Est-ce que vous pouvez dire clairement aujourd’hui qu’après cet accord, l’Iran n’aura pas la bombe atomique dans les dix ans qui viennent ?

R - Oui, c’est clair et c’est net. C’était l’objectif, car nous avions toutes les raisons de croire que l’Iran avait amorcé toute une série de travaux pour avoir la bombe atomique. Or, la bombe atomique eut été extrêmement dangereuse, à la fois parce qu’elle est dangereuse, et parce qu’elle aurait aussi déclenché le fait que d’autres pays voisins auraient voulu acquérir la bombe atomique dans une région déjà très éruptive.

L’accord que nous avons conclu après douze années de négociations - moi, je n’ai fait, si je peux dire, que les trois dernières années - est un accord diplomatique absolument majeur.

Tout à l’heure, peut-être, on pourra entrer dans les détails. J’ai reçu, il y a deux jours, un appel téléphonique - auquel j’ai été très sensible - de félicitations de Ban Ki-moon, le secrétaire général des Nations unies, et nous sommes convenus que c’était certainement l’accord diplomatique le plus important depuis extrêmement longtemps.

Q - Quel a été, Laurent Fabius, le rôle de la France, et votre rôle dans la dernière ligne droite de ces négociations ? Est-ce que vous avez été le faucon qu’on a décrit dans la presse, en tout cas, le partisan d’une ligne plus dure face à l’Iran ?

R - Quand on fait un accord, nous étions 5+1 d’un côté, c’est-à-dire les 5 membres permanents du Conseil de sécurité, plus l’Allemagne, et de l’autre côté, l’Iran. Quand il y a un accord, cela veut dire que chacun a apporté du sien, on ne peut pas dire c’est dû à X ou c’est dû à Y.

Q - Est-ce que vous étiez - pour poser la question différemment - le « bad cop » face à l’Iran ?

R - Non, mais c’est vrai que la France - en l’occurrence, c’était moi son représentant - a été très ferme.
Pourquoi ? Parce que, d’une part, il s’agit du nucléaire et il faut être extrêmement sérieux. Il y a toute une série de mesures techniques à prendre et on ne pouvait pas nous raconter d’histoires, d’autant que j’étais entouré des experts du CEA.

Et, d’autre part, pour une autre raison, qui est vraiment fondamentale : nous aurions signé un accord au rabais, mais quelle en aurait été la conséquence ? Des pays voisins auraient dit - je pense aux pays de la région - : « vous avez signé un accord, mais il ne va pas du tout empêcher l’Iran d’avoir l’arme nucléaire. Aussi nous-mêmes... »

Q - Ce que dit Israël aujourd’hui avec votre accord...

R - ...Aussi ces pays auraient aussi dit qu’ils allaient se doter de l’arme nucléaire. Et à ce moment-là, nous aurions eu une région qui aurait été entièrement nucléarisée, ce qui était un danger effrayant. Et ce que j’ai fait, par cette attitude de fermeté constructive, c’est de faire en sorte, avec mes collègues, que cet accord soit extrêmement robuste, et nous n’aurions pas signé un accord qui n’aurait pas été robuste. Et concrètement, par rapport à votre question, toutes les dispositions sont prises, y compris au niveau de vérifications, pour que dans les quinze ans qui viennent, il soit - quelles que soient les intentions de l’Iran - impossible que ce pays acquiert l’arme nucléaire.

Q - Est-ce que cette fermeté, Laurent Fabius, on va la payer aujourd’hui, à l’heure où l’Iran va rouvrir ses portes aux entreprises occidentales, le vice-chancelier allemand était à Téhéran dès hier.. .

R - Non.

Q - Vous n’y êtes toujours pas allé.

R - Oui, j’y serai la semaine prochaine.

Q - Ah, vous nous l’annoncez ce matin !

R - Oui...

Q - Avec une délégation d’entrepreneurs ?

R - Non, dans un premier temps, j’irai en tant que responsable politique. Mon collègue iranien, M. Zarif, m’a invité. Il m’avait d’ailleurs invité auparavant, je n’étais pas venu, mais là, je trouve que tout est réuni pour que je m’y rende, et j’aurai des conversations sur tous les sujets avec lui.

Alors, pour répondre à votre question, est-ce que les entreprises françaises vont être pénalisées ? La réponse est non. D’abord, parce que nous avons eu dans le passé une présence importante en Iran et qui a satisfait tout à fait les Iraniens. Ensuite, là où nos entreprises sont excellentes et compétitives, et il y a beaucoup de domaines, les Iraniens, eux, sont des gens très carrés. Et je ne vois pas du tout les choses ainsi. Et puis, vous savez, il en est de la vie politique internationale comme de la vie tout court, je pense que l’on ne perd jamais à se faire respecter.

Q - Vous rencontrerez le président Rohani la semaine prochaine ?

R - Oui. C’est prévu. Et je suis ravi d’y aller.

(...)

Q - J’ai cru comprendre que l’accord avec l’Iran n’était valable que pour dix ans. Est-ce à dire que dans dix ans, l’Iran pourra poursuivre ses recherches nucléaires ?

R - Non. C’est vrai que la question de la durée de l’accord est assez complexe - c’est un accord qui fait une centaine de pages avec beaucoup d’annexes - mais les durées d’application ne sont pas les mêmes selon les différents critères.

Les dix ans, c’est en particulier pour la limitation du nombre de centrifugeuses. Aujourd’hui, l’Iran dispose de 20.000 centrifugeuses, nous avons passé un accord au terme duquel il ne pourra en utiliser que 5.060 centrifugeuses. Une centrifugeuse, c’est ce qui permet d’enrichir l’uranium et si on veut aller vers la bombe atomique, il faut un uranium qui soit enrichi à 90%. Nous avons obtenu que le nombre des centrifugeuses soit beaucoup plus petit.

Il y a des dispositions qui concernent les ventes d’armes qui sont valables pour cinq ans ; des dispositions sur les missiles balistiques, valables pour huit ans. Mais, il y a aussi d’autres dispositions qui jouent sur quinze ans et c’est ce chiffre qu’il faut avoir à l’esprit parce que, pendant quinze ans, si l’Iran ne respecte pas ses obligations, on pourra rétablir les sanctions à l’égard de ce pays. Par ailleurs, il y a des obligations pour 20 ans et pour 25 ans et il existe aussi des obligations perpétuelles.

Pour conclure, car je ne souhaite pas être trop technique, il y a une notion qu’il faut avoir à l’esprit qui s’appelle le « break out time » : quel est le temps qu’il faudrait à l’Iran, s’il viole ses obligations, pour avoir la bombe atomique. Aujourd’hui, c’est deux mois et pendant dix ans, ce sera au moins un an. Vous voyez donc que cela permet d’avoir une capacité de réaction et une capacité de protection beaucoup plus forte qu’auparavant.

Vous savez, avant de signer l’accord au nom de la France et après m’en être entretenu avec le président de la République, j’ai eu une conversation avec le directeur général de l’AIEA, c’est lui qui est chargé de la vérification. Je lui ai demandé : « Avec ce que nous préparons et ce que nous allons signer, aurez-vous les moyens de vérifier que l’Iran ne pourra pas avoir la bombe atomique ? ». Il m’a répondu oui.

Q - Avec la réintégration de l’Iran dans le concert des nations, c’est une économie très importante qui va arriver sur le marché mondial. La France aura-t-elle sa part ?

R - Je tiens à dire que si nous avons signé cet accord, ce n’est pas pour des raisons commerciales même s’il peut y avoir des conséquences commerciales, c’est pour des raisons stratégiques.

Réfléchissons ensemble : quel était l’autre terme de l’alternative ? L’autre terme de l’alternative - et John Kerry l’a très bien dit -, c’était la guerre et quand on se pose des questions pour savoir si l’accord est bon ou non, il ne faut pas juger dans l’absolu, il faut juger sur l’autre terme de l’alternative : y avait-il des personnes raisonnables qui souhaitaient ou qui souhaitent qu’il y ait une guerre avec l’Iran ? Non et je pense qu’il faut garder cela à l’esprit.

Pour le commerce, nous obtenons que l’Iran renonce à l’arme nucléaire. Symétriquement, l’Iran obtient, alors qu’il était sous sanctions, notamment économiques, que celles-ci puissent être levées. Mais elles ne le seront que lorsque nous aurons la certitude qu’il remplit ses obligations sur un plan militaire.

Cela va ouvrir un nouveau marché, avec 80 millions d’habitants, il y a toute une série de perspectives en matière de transport, d’aviation, en matière d’agro-alimentaire et dans beaucoup d’autres domaines. Les Français étaient présents dans le passé, maintenant ils ne le sont plus beaucoup. Cela nous donnera des possibilités pour que nos entreprises soient présentes, une délégation du MEDEF ira d’ailleurs là-bas en septembre.

Par ailleurs, sur ma proposition, il y a eu un échange de lettres entre les Américains d’une part et les Européens d’autre part, - nous étions trois - pour que les entreprises qui vont faire du commerce avec l’Iran ne puissent pas être pénalisées. Je ne sais pas si vous vous souvenez de l’affaire Paribas. Cette société avait notamment fait du commerce avec l’Iran et Cuba - et c’est assez singulier quand on regarde l’Histoire 6 et Paribas a dû payer une amende de 9 milliards de dollars.

Nous ne voulons pas que la même chose arrive si une fois les sanctions levées elles étaient rétablies. Sans entrer dans des détails trop complexes, nous avons passé un accord avec les Américains pour que chacun, non seulement les Américains mais aussi les Européens et les autres, puissent faire commerce. L’objectif, c’est de permettre à la population iranienne d’augmenter son niveau de vie (...)./.



Adoption de la Résolution 2231 (2015) du Conseil de sécurité des Nations-Unies - Déclaration du Ministre des Affaires étrangères et du Développement international

Paris, 20 juillet 2015

Le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté la résolution 2231, qui endosse le récent accord de Vienne entre l’Iran et les puissances du groupe E3+3 sur le dossier nucléaire. Cette décision est une étape importante dans la mise en œuvre de notre Plan d’action global. Son adoption à l’unanimité est une bonne nouvelle.

L’importance historique de cet accord, le rôle majeur qu’ont joué trois puissances européennes (la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne) et le rôle de coordinateur endossé par la Haute représentante ont été salués par le Conseil des affaires étrangères de l’Union européenne.



Entretien de M. François Hollande, président de la République, avec son homologue américain - Communiqué de la présidence de la République (Paris, 14/07/2015)

Le président de la République s’est entretenu cet après-midi avec Barack Obama au sujet de l’accord intervenu sur le programme nucléaire iranien.

Le chef de l’État a rendu hommage aux efforts des négociateurs qui ont cherché pendant de longs mois un accord sérieux et vérifiable. Il a souligné que, désormais, le temps des discussions était terminé et que venait celui de l’action.

Le processus mis en place, comprend des limitations claires au programme nucléaire iranien, un système de contrôle robuste et la possibilité de rétablir les sanctions en cas de violation des engagements.

Il appartient à l’Iran de mettre en oeuvre, dans le calendrier qui a été établi, l’ensemble des mesures prévues. La France, avec ses partenaires, veillera de bonne foi et avec rigueur au respect de cet accord.

Le résultat obtenu éloigne le risque pour la sécurité régionale et internationale que représente la prolifération nucléaire.

Il est primordial que l’Iran puisse maintenant devenir un acteur responsable de la stabilité de son voisinage./.



Entretien de Laurent Fabius, Ministre des Affaires étrangères et du Développement international au Journal "Le Monde"

Paris, 14 juillet 2015

Comment pouvez-vous garantir à Israël et aux pays du Golfe que cet accord est suffisamment « robuste », pour reprendre votre expression, afin d’empêcher l’Iran de se doter, à terme, de l’arme atomique ?

La question nucléaire iranienne ne concerne pas seulement Israël et les pays du Golfe : s’assurer que l’Iran ne puisse pas se doter de l’arme nucléaire est une préoccupation de toute la communauté internationale. Il en va en effet de la prolifération nucléaire, donc de la sécurité et de la paix.

Pour atteindre cet objectif – « oui au nucléaire civil pour l’Iran, non à l’arme nucléaire » –, dont le président de la République et moi-même avons toujours dit qu’il commandait la position de la France, nous avons été particulièrement attentifs dans ces longues négociations à trois aspects : limiter de façon précise les capacités d’enrichissement de l’uranium par l’Iran et ce qu’il pourra faire en termes de recherche et développement ; pouvoir vérifier concrètement la mise en œuvre de ses engagements ; prévoir un mécanisme de rétablissement automatique des sanctions en cas de violation. Cette ligne de fermeté constructive a permis d’aboutir à un accord suffisamment robuste, en tout cas pour une période de plus de dix ans. C’est dans le même esprit que nous veillerons à sa mise en œuvre.

Envisagez-vous de vous rendre prochainement à Téhéran ?

C’est tout à fait possible.

Cet accord ouvre-t-il la voie à une coopération avec l’Iran sur les grandes crises régionales, notamment la Syrie, l’Irak et le Yémen ?

L’accord vise à mettre fin à l’une des plus graves et des plus longues crises de prolifération nucléaire. Il vise à davantage de paix et de stabilité au Moyen-Orient. La région est déjà suffisamment éruptive pour que n’y soient pas ajoutés des conflits nucléaires. Au-delà, si l’Iran, pays important, grande civilisation, acteur majeur dans la région, fait clairement le choix de la coopération, nous saluerons cette évolution, mais nous jugerons sur pièces. Sa contribution serait utile pour aider à régler de nombreuses crises.

Ne redoutez-vous pas que l’Iran utilise les fonds considérables récupérés par la levée des sanctions pour renforcer les milices chiites au Proche-Orient ?

Ce sera l’un des tests. Et nous y serons particulièrement vigilants.

Quelles sont les avancées de cet accord par rapport à l’accord de Lausanne, en avril, qui avait défini les grands paramètres d’un compromis ?

Nous passons de l’agrément sur plusieurs principes à Lausanne à un accord effectif, précis, complet à Vienne. Cela a représenté en soi un énorme travail diplomatique. Sur le fond, nous avons notamment progressé sur les questions liées à la militarisation et à ce qu’on appelle le « canal d’acquisition », c’est-à-dire la procédure spécifique que l’Iran devra respecter pour acquérir des biens présentant une certaine sensibilité. Nous avons aussi clarifié la question de l’embargo sur les armes et sur les missiles. Surtout, il s’agit d’un accord d’ensemble qui clôt douze années de controverses et de discussions. Il assure le caractère exclusivement pacifique du nucléaire iranien. Et il peut faciliter, s’il est pleinement respecté, une normalisation des rapports internationaux de l’Iran. C’est en cela qu’il peut être qualifié d’historique.

Aux termes de cet accord, l’Iran conserve le droit à un programme nucléaire encadré et pourra poursuivre la recherche et développement sur des centrifugeuses avancées : cela ne revient-il pas, de facto, à repousser à plus tard, dans dix ans, la même question ?

Concentrons-nous sur des éléments incontestables : avant cet accord, le délai de « break out » – c’est-à-dire le temps nécessaire pour que l’Iran accumule suffisamment d’uranium enrichi pour fabriquer une bombe – était de deux mois ; ce délai est porté à plus de douze mois par l’accord, et il sera maintenu à ce niveau pendant dix ans. Des limitations demeureront au-delà des dix ans. Par ailleurs, ce programme nucléaire, strictement civil, fera l’objet des contrôles nécessaires. C’est déjà un résultat appréciable.

L’accord préconise la levée des sanctions contre l’Iran. Comment pouvez-vous garantir qu’elles seront réintroduites en cas de violation constatée par l’Iran ?

C’est ce qu’on appelle le « snap back ». La France a beaucoup œuvré pour proposer et faire adopter un mécanisme de rétablissement automatique des sanctions en cas de violation par l’Iran de ses obligations. Si un des Etats du P5 + 1 (Etats-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni, Allemagne) estime que l’Iran ne remplit pas ses obligations et que celui-ci ne fournit pas d’explication crédible, cet Etat pourra provoquer un vote du Conseil de sécurité sur un projet de résolution réaffirmant la levée des sanctions de l’ONU ; en opposant son propre veto, il obtiendra alors à coup sûr le rétablissement des sanctions. Je vous concède que c’est subtil, mais c’est à ce prix qu’on réalise des compromis efficaces sur des sujets aussi complexes.

En cas de violation de l’accord, ce texte prévoit que l’Iran pourra disposer d’un maximum de 65 jours avant la réintroduction des sanctions : ce délai ne donne-t-il pas le temps nécessaire à l’Iran pour dissimuler des activités proliférantes ?

Si un des six Etats du P5 + 1 estime que l’Iran viole une de ses obligations, il saisit la Commission conjointe, qui inclut les Six et également les Iraniens. S’ouvre alors une discussion pendant un maximum de 35 jours. S’il n’est pas convaincu, n’importe lequel des Six peut saisir le Conseil de sécurité. Avec ensuite 30 jours au maximum pour rétablir les sanctions. C’est effectivement assez long, mais, avec les technologies modernes de surveillance et de vérification, on ne dissimule pas en quelques jours toute trace d’activités proliférantes.

L’accord maintient-il un embargo total sur les armes lourdes et balistiques, et pour combien de temps ?

Cela a été discuté jusqu’au bout. La position de la France a été, là aussi, claire et ferme : il serait contradictoire que la conséquence immédiate de cet accord soit de lever les contraintes pesant sur l’Iran dans le domaine des armes et des missiles. L’embargo sur les armes est donc maintenu pour cinq ans et les interdictions de transferts dans le domaine balistique pour huit ans.

L’accord autorise-t-il l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) à se rendre sur tous les sites, y compris militaires, sans restrictions ?

Un accord qui n’est pas vérifiable est un accord qui n’est pas appliqué. Nous avons donc veillé à ce que l’Iran applique les plus hauts standards de vérification de l’AIEA. S’y ajoute une procédure spécifique le concernant. L’accès à tous les sites sera possible, y compris le site de Parchin, non pas pour essayer de percer des secrets militaires mais pour vérifier s’il y a eu ou non activité nucléaire répréhensible. J’en ai parlé plusieurs fois avec le directeur général de l’AIEA pour être certain qu’il estimait suffisant et crédible le dispositif.

Quelles sont les étapes de la mise en œuvre de l’accord ? Et redoutez-vous un blocage au Congrès américain ?

Le calendrier est celui-ci : après endossement par le Conseil de sécurité s’ouvre une période de 90 jours au cours de laquelle l’Iran devra prendre diverses mesures pour se préparer à la mise en œuvre de l’accord. La phase suivante durera six à neuf mois pendant lesquels il devra mettre en œuvre l’ensemble de ses engagements dans le domaine nucléaire. Chacune de ces étapes sera accompagnée d’un allégement progressif des sanctions. Concernant les Etats-Unis, le Congrès aura à se prononcer et je n’ai pas de commentaire particulier sur ce sujet sinon celui-ci, de bon sens : lorsqu’on évalue un accord, on ne doit pas le faire seulement dans l’absolu, mais comparer la situation en cas d’accord avec ce qui advient concrètement s’il n’y a pas d’accord.

Ne craignez-vous pas que le rapprochement observé entre la France et l’Arabie Saoudite ne pénalise les entreprises françaises sur le marché iranien ?

Non, pour deux raisons. D’une part, lorsqu’il s’agit d’écarter la menace du nucléaire militaire, on ne peut pas déterminer la position de son propre pays en fonction de considérations commerciales : il s’agit de la sécurité et de la paix. D’autre part, la compétition économique en Iran sera certainement rude, parce que tout le monde est sur les rangs. Mais n’oubliez pas que nos entreprises ont longtemps travaillé avec et dans ce pays, qu’elles sont excellentes dans plusieurs secteurs, et qu’elles auront des atouts à faire valoir. Je suis donc confiant pour elles. Quant à nos amitiés traditionnelles, il n’est pas question d’y renoncer.

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