Skip to main content

Laïcité - 110e anniversaire de la loi de séparation des Églises et de l’État

Published on 8 décembre 2015
Allocution de Manuel Valls, Premier ministre (9 décembre 2015)

spip_logo[Seul le prononcé fait foi.]

 

Madame la Ministre,
Monsieur le Ministre,
Cher Jean-Louis Bianco, Cher Alain Bergougnioux,
Mesdames, Messieurs les Recteurs,
Mesdames, Messieurs les Inspecteurs,
Mesdames, Messieurs les Enseignants,
Mesdames, Messieurs,
Chers Collégiens et Lycéens,

Je vous remercie pour cette invitation ... Elle nous permet de nous retrouver dans cette grande bibliothèque, magnifique lieu de savoir, de découverte, d’ouverture. Au milieu de tant de connaissances accumulées - écrites pour être transmises de générations en générations - comment ne pas se sentir portés ? Il y a un vrai plaisir à être dans ces lieux ...

D’autant plus qu’aujourd’hui, 9 décembre, nous célébrons l’anniversaire d’une grande loi de la République : la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État. C’est l’occasion d’en rappeler toute l’importance, toute la pertinence pour le temps présent.

Il y a une urgence : renouer avec le sens de la laïcité. La laïcité, c’est notre socle commun. Et c’est parce qu’il est ce socle ferme, non négociable qu’il permet d’accueillir toutes les différences, qu’il permet d’apaiser, de rassembler.

***

Je ne vais pas vous faire un cours d’histoire ... d’autres ici sont bien mieux qualifiés que moi pour cela. Je noterai simplement que le génie de la loi de 1905, voulue par des grands républicains visionnaires - Ferdinand Buisson, Aristide Briand, Jean Jaurès, George Clemenceau - réside dans un paradoxe apparent : séparer pour rassembler ; séparer le politique du religieux ; séparer pour que, ni les religions, ni l’État, ne puissent imposer à quiconque une quelconque croyance ; séparer le spirituel du temporel pour que tout le monde, tous les citoyens puissent se rassembler autour de valeurs communes et d’un projet commun.

Cet anniversaire, ce bel anniversaire dit beaucoup de ce que nous sommes, parle d’une singularité bien française. Des associations, des organisations, des militants de la laïcité - et je rends hommage à leur détermination - le célèbrent depuis de nombreuses années. Nous poursuivons, aujourd’hui, ce mouvement qui doit désormais s’inscrire plus encore dans notre calendrier républicain.

J’y serai particulièrement vigilant, comme Premier ministre, comme élu de la République - élu d’une ville populaire et diverse - et parce que la laïcité a toujours été au coeur de mon engagement politique. Cet engagement pour la laïcité est intact. Il est aujourd’hui encore plus fort qu’hier.

1. Pourquoi réaffirmer la laïcité ?

La laïcité a été proclamée, il y a 110 ans ... et depuis 25 ans - précisément en 1989 avec la première affaire du foulard dans un collège de Creil - elle est régulièrement au coeur de l’actualité.

Elle l’a été dans ma ville d’Évry, en 2002. Il était inacceptable que dans un supermarché, seul point de vente où les habitants d’un quartier viennent faire leurs courses, on ne puisse trouver que des produits « halal ».

Elle l’a été en 2004, sur l’interdiction des signes religieux à l’école, au collège et au lycée.

Elle l’a été, de nouveau, avec la loi de 2010 sur l’interdiction du voile intégral.

Avec d’autres militants, ces combats, je les ai menés, je les ai portés. Ils ont abouti. La loi de 2004 fait aujourd’hui consensus. Elle est plébiscitée. Celle sur le voile intégral doit être fermement appliquée.

Et selon moi, dans notre société ouverte sur le monde, où les Hommes et les idées circulent, où les influences se télescopent, ces deux textes de 2004 et 2010 ont enrichi la loi de 1905. Ils l’ont adaptée à nos réalités contemporaines.

***

Mais depuis 25 ans, la laïcité a aussi été brouillée dans son message. On l’évoque, on l’invoque, on la convoque même. Tout cela dans une immense confusion sur ce qu’elle recouvre vraiment, donnant lieu alors à des débats stériles.

Trop souvent, alors même qu’elle est un pilier de notre Nation, la laïcité est mal comprise, détournée, pire instrumentalisée.

Mal comprise, oui ! Et il ne faut pas laisser dire n’importe quoi !

La laïcité ce n’est pas la négation du fait religieux. Au contraire : la laïcité, c’est la religion, toutes les religions remises à leur juste place, à bonne distance de l’État. Je le disais souvent lorsque j’étais ministre de l’intérieur et Bernard Cazeneuve partage cet avis : il n’y a qu’en France, dans cette France laïque, qu’un ministre de la République peut - parfois même en l’espace de quelques jours - visiter une cathédrale, rompre le jeûne pendant le Ramadan, assister aux offices de Yom Kippour ou prendre la parole devant les protestants à l’assemblée du désert.

La laïcité ce n’est pas non plus une « arme de stigmatisation » que la France brandirait contre les musulmans en particulier. Certains intégristes islamistes expliquent que la laïcité empêche la pratique de l’islam et stigmatise nos compatriotes musulmans. Quel mensonge !

La laïcité c’est un principe de liberté ! C’est même le principe de protection des libertés les plus fondamentales : de pratiquer son culte en toute liberté, de croire, de ne pas croire, de penser, de critiquer, de caricaturer, et même de blasphémer ! Au fond la laïcité, c’est ce principe extraordinaire qui permet de rassembler toutes les différences.

***

Trahie, bafouée, la laïcité l’est aussi quand l’extrême droite la détourne, l’instrumentalise pour s’attaquer violemment aux musulmans de France, aux protestants de France, pour exclure, rejeter, semer la haine et la division.

La plus grande imposture de l’extrême droite consiste à brandir la laïcité non pas pour rassembler mais pour diviser. Elle veut s’en octroyer le monopole, revisiter notre histoire, nier les luttes pour la conquête des libertés.

La plus grande imposture de l’extrême droite c’est de cibler l’islam, les musulmans - de culture ou de confession, pratiquants ou pas -, en faisant d’eux des Français de second rang.

La plus grande imposture de l’extrême droite c’est, sans le dire, de préparer un grand retour en arrière. Ils veulent retourner avant 1905, retourner vers ces guerres de religions qui sont autant de cicatrices profondes dans l’histoire de notre Nation.

La laïcité, c’est tout le contraire de la division. La laïcité, ce sont des règles qui organisent la tolérance, le respect des croyances et de la dignité de chacun.

Comme vous tous, ici, je ne veux plus que la laïcité soit dévoyée, défigurée. Je ne veux plus qu’elle soit abandonnée - elle l’a trop été - à des mains partisanes qui n’ont qu’un seul but : l’affaiblir pour affaiblir la République !

Face à cela, notre réponse, nous devons la dire haut et fort, sans tergiverser, sans ambiguïté : la République, toute la République, rien que la République !

***

Et il y a en effet une urgence !

Les attentats de janvier, et plus encore ceux du 13 novembre, ont montré avec une violence absolue à quel point notre modèle républicain, fondé sur la liberté, l’égalité, la fraternité, et évidemment la laïcité, était précisément ciblé.

C’est ce modèle de société, de femmes et d’hommes libres et égaux, ce modèle que nous nous voulons universel, qui est insupportable pour les obscurantistes, eux qui veulent soumettre les femmes, soumettre les hommes au dictat d’une idéologie intégriste religieuse ; soumettre les consciences, et soumettre les corps, à leur projet criminel.

Et ce qui est encore plus grave, c’est que cet obscurantisme trouve à recruter dans notre jeunesse, parmi ceux qui sont allés à l’école de la République, et qui, malgré cela, ont perdu tout libre arbitre et cèdent aux sirènes du djihadisme, de la radicalisation - qui monte dans notre société - jusqu’à devenir des terroristes, des Français qui tuent des Français.

Et ce n’est pas un hasard si notre école de la République, notre école laïque est dans la ligne de mire de l’islamisme radical.

2. Plus que jamais, faire vivre la laïcité

Dans ce nouveau contexte, alors que plus de 80% des Français estiment que la laïcité est en danger, il n’y a selon moi qu’une attitude possible : la reprise en main, l’affirmation, l’application, l’explication, bref la pédagogie, encore et toujours, de ce qu’est la laïcité, de ce qu’elle permet.

D’abord, à l’école. Et la ministre de l’éducation nationale y veille chaque jour.

Déjà en 2004, l’excellent rapport Obin sur la laïcité nous appelait collectivement à faire vivre la laïcité et les valeurs de la République dans notre école. Son propos demeure, 11 ans plus tard, toujours d’actualité.

Car c’est à l’école que la République a confié la mission de transmettre les savoirs, les connaissances, mais aussi les valeurs.

Oui, c’est à l’école que l’on éveille les consciences, que l’on aiguise l’esprit critique, que l’on forme des citoyens libres.

L’école a besoin d’apaisement. Cet apaisement est indispensable à la connaissance, à l’apprentissage, au bon fonctionnement du système éducatif. Cet apaisement est utile pour vous tous, élèves. Il est nécessaire pour vos enseignants. Il est déterminant pour échanger, dialoguer avec écoute et respect.

C’est à travers des situations très concrètes et même banales, quotidiennes, que l’on comprend le sens et le message de l’école et de la laïcité.

Par exemple, nous nous posons tous ici des questions sur le sens de la vie. Il y a des grandes interrogations sur ce qui fait l’humanité. Certains ont des convictions, une spiritualité, croient à un dieu. D’autres n’y croient pas. Et alors ! Nous sommes tous là. Nous ne sommes pas en conflit. Nous dialoguons, nous nous respectons !

Et cet apaisement, cette liberté que chacun ressent pour soi-même, reconnaît à l’autre, c’est aussi la laïcité. Pouvoir être ensemble au-delà de toutes nos différences, sans se renier, mais sans imposer nos croyances, c’est le message de l’école et c’est le sens de la laïcité.

C’est cette volonté pédagogique qui a présidé à l’installation de la charte de la laïcité dans tous les établissements. Elle crée de nouvelles opportunités pour des échanges constructifs avec les élèves et leurs familles.

***

Mesdames, Messieurs,

Après les attentats de janvier, des actes qui n’auraient jamais dû se produire ont eu lieu dans nos écoles. Ils nous ont tous interpellés. Nous avons tous compris qu’il fallait réagir. Et réagir vite. Qu’il fallait passer à une vitesse supérieure. À une exigence supérieure.

Depuis cette rentrée, grâce à la mobilisation de l’École pour les valeurs de la République, c’est tout le dispositif d’enseignement de nos valeurs - tant dans les programmes que dans les pratiques - qui a été refondé : formation des enseignants, enseignement moral et civique, enseignement laïque des faits religieux dont Régis Debray a montré la nécessité, mobilisation d’une réserve citoyenne, installation de référents académiques sur la laïcité.

Tout ce dispositif a été complété par la prise en compte d’un fléau qui ronge une partie de notre jeunesse : l’adhésion aux thèses complotistes. Face à cela, il faut développer un contre-discours, argumenté, charpenté, qui implique les jeunes eux-mêmes.

***

Il faut le reconnaître : il y avait beaucoup à faire. Et beaucoup a déjà été fait en un an, grâce à la mobilisation exceptionnelle de toute la communauté éducative, que je salue.

Il y a l’école. Mais soyons lucides : nous assistons partout à une montée des revendications religieuses et communautaires : à l’université, ou encore dans les services d’accueil de la petite enfance. Et c’est pour cela qu’il fallait se mobiliser, comme je l’ai fait pour la crèche Baby Loup. Et c’est pour cela qu’il faut continuer de se mobiliser, continuer d’être vigilant.

C’est dans presque tous les domaines de la vie sociale et professionnelle que la question de la laïcité se pose. La demande de nos concitoyens en la matière est particulièrement forte et nous devons l’entendre, apporter des réponses concrètes. Des outils existent : des chartes de la laïcité et de la diversité arrivent dans nos entreprises. C’est une bonne chose.

Je souhaite en particulier saluer les initiatives prises dans le secteur des transports, qui connaît des cas de violations flagrantes du principe de laïcité. La création à la RATP d’une délégation générale à l’éthique est une excellente idée pour apporter une aide concrète aux cadres, confrontés parfois à des problèmes très concrets, mais également pour mieux recenser et comprendre les phénomènes de radicalisation qui sont à l’oeuvre dans ces entreprises.

Le rôle de l’État est d’apporter à tous les acteurs de la société civile le soutien de la puissance publique, dans chacune des situations difficiles de contestation de la laïcité. Nous ne devons pas laisser tomber tous ceux qui, sur le terrain, se sentent souvent trop démunis, trop isolés. Il s’agit de rappeler l’autorité de l’État, la fermeté de la règle. Car ce sont les petites contestations quotidiennes, quand elles sont répétées, qui ouvrent une brèche dans notre pacte social.

L’ensemble de la fonction publique bénéficie ainsi, à compter de cette année, de formations aux principes de laïcité et de neutralité, compris comme des éléments essentiels des droits et obligations des fonctionnaires. Le projet de loi relatif à la déontologie et aux droits et obligations des fonctionnaires consacre ces principes comme des valeurs fondamentales de la fonction publique. Un réseau territorial accompagne les administrations avec la désignation de référents laïcité dans différents services déconcentrés de l’État territorial : préfectures, agences régionales de santé, rectorats ou protection judiciaire de la jeunesse. Son développement se poursuivra en 2016.

Enfin, dans le cadre de la mise en oeuvre des mesures du comité interministériel pour l’égalité et la citoyenneté, le Commissariat général à l’égalité des territoires a élaboré un programme de formation spécifique destiné aux professionnels de l’éducation spécialisée, de l’animation socio-culturelle et plus généralement de l’accompagnement de la jeunesse des quartiers populaires.

Le ministère du travail a également engagé la semaine dernière, avec les partenaires sociaux, l’élaboration d’un guide pratique sur la gestion du fait religieux en entreprise pour préciser les conditions dans lesquelles le principe de laïcité s’applique.

C’est aussi, Cher Jean-Louis Bianco, à l’Observatoire de la laïcité de remplir sa belle mission avec toujours plus d’ambition et un souci constant - et vous l’avez je le sais - d’être concret, compréhensible et donc utile pour l’ensemble de nos concitoyens.

***

Mesdames, Messieurs,

La loi de 1905 a 110 ans. Plus d’un siècle déjà ! Elle a permis à des générations et des générations de Français, au-delà de leurs appartenances et de leurs croyances, de vivre ensemble. De porter et partager une manière de vivre ensemble.

Je veux vous parler d’une laïcité du quotidien. Il y a 10 ans, dans ma ville d’Évry, nous avons célébré le centenaire de la loi de 1905. Et ce soir-là, je m’en souviens comme si c’était hier, l’hôtel de ville était rempli. Dans cette ville d’Évry où il y a une cathédrale, une mosquée, une synagogue, un temple, il y avait, et il y a encore, un attachement profond à cette valeur qui rassemble toutes les différences. Et je me souviens de cette foule, avec tous ces visages, symboles de la diversité, symboles de cette France, ces visages qui montraient leur attachement à ce qui fonde la France.

Plus d’un siècle, et pourtant la laïcité est toujours d’actualité, toujours aussi moderne, aussi vivante. C’est sa force : celle de l’évidence !

Notre défi aujourd’hui est simple, et je veux le formuler simplement : si tous les républicains réussissent à faire ensemble « vivre la laïcité », en étant fidèle à son histoire, c’est-à-dire à son esprit de rassemblement, de protection des libertés fondamentales, alors la République en sortira grandie, plus forte et plus sereine.

      haut de la page