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« La France met en œuvre une politique de l’asile ambitieuse. »

Published on 10 mars 2016
Tribune du ministre de l’intérieur, M. Bernard Cazeneuve, dans le quotidien « Libération »
Paris, le 9 mars 2016
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Je suis convaincu, comme Etienne Balibar, que seule une politique européenne rigoureuse et conforme à nos valeurs peut aujourd’hui nous permettre de maîtriser la crise migratoire sans précédent auquel notre continent est confronté. Mais je ne peux lire sous sa plume sans réagir que la France porte la responsabilité des difficultés que l’Europe rencontre face à cette crise, ni qu’elle a contrecarré les efforts déployés par l’Allemagne pour les résoudre.

En premier lieu, le « plan Juncker » de relocalisation des migrants parvenus en Grèce ou en Italie, que salue à juste titre Etienne Balibar, n’est rien d’autre que la prise en compte des propositions que la France, dès le mois d’août 2014, a convaincu l’Allemagne de présenter avec elle aux institutions européennes et à ses partenaires. J’ai, pour ma part, effectué à cet effet une tournée des principales capitales d’Europe dès l’été 2014. Par conséquent, loin de souhaiter l’échec de ce plan, la France en a elle-même jeté les fondements, en plein accord avec l’Allemagne.

Les propositions qui constituent ce plan ont toujours reposé simultanément sur la volonté de renforcer le contrôle des frontières extérieures de l’Union européenne, de porter secours aux migrants que les passeurs exposent à la mort en haute mer, de mieux accueillir les réfugiés, de répartir ceux-ci de façon équilibrée et transparente au sein des différents États membres et de prévoir, dans des conditions dignes et humaines, le retour dans leur pays des immigrés ne relevant pas du droit d’asile.

L’accord sur ces principes entre la France et l’Allemagne ne signifie pas, à l’évidence, que des divergences ne puissent pas apparaître de façon ponctuelle face à la crise migratoire. Mais ces nuances ne créent pas une « ligne de démarcation ». Le président de la République et la chancelière fédérale ont encore rappelé, vendredi 5 mars, que nos deux pays travaillaient dans le même esprit et avec la même volonté de résoudre cette crise. Et, c’est cet accord, en dernière instance, qui nous prémunit contre la « fin de l’Union européenne » que redoute Etienne Balibar.

En deuxième lieu, je dois m’élever une nouvelle fois contre la thèse sans fondement, reprise dans cette tribune, selon laquelle la France serait défaillante sur le terrain du droit d’asile. Certes, elle n’est pas, comme l’Italie ou la Grèce, un pays « de première entrée ». Certes, les flux de réfugiés se dirigent en priorité vers l’Autriche et l’Allemagne, pour des raisons tant géographiques qu’économiques. Mais la France a adopté, en 2015, la réforme de l’asile la plus ambitieuse de son histoire récente. Elle a accueilli, l’an passé, plus de 80.000 demandeurs d’asile, soit bien davantage que le Royaume-Uni, par exemple. Elle est le seul pays à avoir mis en place un dispositif de protection spécifique pour certaines victimes de Daech particulièrement vulnérables, tels les membres des minorités religieuses réfugiés au Kurdistan irakien.

Enfin, elle s’est engagée à accueillir 30.000 réfugiés relocalisés sur deux ans au titre de la solidarité à l’égard des pays de première entrée. Si seules quelques centaines d’entre eux sont arrivées en France à ce jour, ce n’est pas en raison d’un manque d’attractivité de notre pays, ni a fortiori d’une mauvaise volonté délibérée. C’est tout simplement parce que les dispositifs d’accueil et de répartition des réfugiés dans les « hot spots » ne fonctionnent encore que de façon très imparfaite. Je me suis du reste rendu moi-même sur place, dans l’île de Lesbos, voici quelques semaines, pour évaluer ces difficultés et proposer aux autorités grecques notre assistance afin de les résoudre à bref délai. Mais, en dépit de ces dysfonctionnements, la France est le pays qui a accueilli à ce jour le plus grand nombre de réfugiés relocalisés : 148 d’entre eux sont arrivés, ce lundi 7 mars, sur le sol français en provenance de Grèce et seront accueillis dans des centres d’accueil pour demandeurs d’asile dans plusieurs régions françaises.

La France participe aussi très activement à la lutte contre les filières de passeurs qui exploitent la détresse des migrants et leur font courir les plus grands dangers. A ce titre, un navire militaire français appareillera cette semaine de Toulon afin de participer aux opérations de l’Alliance atlantique contre les trafics illicites en mer Égée, point de passage pour des milliers de migrants.

En dernier lieu, nul ne saurait écrire de façon informée que le plan de démantèlement de la « jungle » de Calais aura pour effet « de rejeter sur les routes des centaines de désespérés. » Car l’action qui a débuté, lundi 29 février, à Calais avec l’aval du juge, n’a pas d’autre objectif que de mettre à l’abri des personnes en situation de grande détresse, exposées au froid, vivant dans la boue, soumises aux violences des passeurs qui s’efforcent de leur extorquer le prix d’un improbable et dangereux projet de passage clandestin outre-Manche.

Aucun de ces migrants n’a vocation à être « rejeté sur la route ». À chacun d’entre eux, une ou plusieurs solutions de mise à l’abri se trouvent au contraire proposées, sur une base volontaire, par les travailleurs sociaux, avec l’aide des associations. C’est ainsi qu’il existe 400 places aux centres d’accueil Jules-Ferry, à l’intention des publics les plus vulnérables, femmes et mineurs isolés. C’est ainsi que, pour ceux qui souhaitent demeurer dans l’immédiat à Calais, 500 places existent dans les tentes chauffées de la sécurité civile et 1.500 autres places ont été créées au sein du « centre d’accueil provisoire ». Enfin, à tous ceux qui envisagent de demander l’asile, une place est offerte dans l’un des 102 centres d’accueil et d’orientation répartis sur tout le territoire, où des associations compétentes les guident dans leur démarche. Plus de 2.900 migrants ont fait ce choix de quitter un campement de fortune pour rejoindre l’un de ces centres d’accueil, démentant l’analyse trop rapide selon laquelle ils repousseraient en masse la perspective de demander l’asile en France.

Face à cette crise migratoire sans précédent, chacun d’entre nous - hommes politiques, fonctionnaires, journalistes, intellectuels - peut sans doute utilement procéder à un examen de conscience. Mais il m’est difficile d’accepter sans protester que les esprits qui devraient être les plus lucides et les plus rigoureux travestissent la politique qui a été mise en œuvre par la France depuis près de deux ans, oublient qu’elle a œuvré avec l’Allemagne avec constance face à la crise migratoire, ignorent qu’elle met en œuvre une politique de l’asile ambitieuse et contestent, contre toute évidence, la vigueur de son engagement européen.

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