Skip to main content

« La France veut créer une coalition de la paix. »

Published on 10 octobre 2016
Invité sur France Inter le lundi 10 octobre, le ministre des Affaires étrangères et du Développement international Jean-Marc Ayrault est revenu sur le veto de la Russie à la résolution proposée par la France pour instaurer un nouveau cessez-le-feu à Alep.
Paris, le 10 octobre 2016

spip_logo

Réécouter l’émission


Lire la retranscription

Patrick Cohen : Vladimir Poutine est-il toujours le bienvenu en France ?

Ce n’est pas un problème de bienvenu ou pas bienvenu, c’est de savoir ce qu’on fait pour sortir du bourbier syrien et du drame qui se joue en ce moment à Alep.

Est-il utile de discuter avec le numéro un Russe ?

Pourquoi je suis allé à Moscou d’après vous cette semaine, la semaine dernière ? C’était pour des mondanités ? C’était pour simplement inaugurer une exposition ? J’y suis allé pour parler avec mon homologue Sergueï Lavrov et pour lui dire les yeux dans les yeux la position de la France.

Mais ça n’a rien fait visiblement ?

Je l’ai fait à la fois dans la réunion bilatérale, comme je l’ai fait en public, donc devant la presse – y compris la presse russe – pour dire que nous ne sommes pas d’accord avec ce que fait la Russie qui soutient le régime de Bach El Assad et qui fait en quelque sorte en bombardant Alep un cadeau aux terroristes ; C’est ce que j’ai dit aussi au conseil de sécurité, je suis allé à Washington, j’ai parlé avec les Américains, nous sommes à l’offensive, la France est engagée comme jamais pour que les bombardements à Alep s’arrêtent et qu’on puisse sauver la population d’Alep, parce qu’on ne portera pas cette responsabilité, la France n’acceptera jamais ce qui est en train de se passer là-bas. Donc, nous devons le dire aux Russes…

Et vous l’avez dit…

Et encore davantage.

Vous l’avez dit et les Russes continuent ?

Oui. Simplement je constate une chose c’est que l’initiative française au conseil de sécurité a montré l‘isolement de la Russie, au moment du vote de la résolution française - préparée avec le concours de l’Espagne - j’ai constaté qu’il n’y avait que la Russie et le Venezuela pour voter contre, c’est dire l’isolement de la Russie, même la Chine, qui souvent la soutient, s’est abstenue, c’est donc qu’il se passe quelque chose, qu’il y a un mouvement qui est en marche et qu’il ne faut pas l’arrêter ; Il faut dire aussi aux Russes, si vous êtes sincères dans la lutte contre le terrorisme, vous ne devez pas soutenir Bachar el Assad qui lui au fond favorise la radicalisation sur place. Parce que qu’est-ce qui se passe tous les jours ? Les groupes d’opposition au régime de Bachar El Assad se radicalisent et se jettent dans les bras des djihadistes, donc nous combattons Daesh, nous combattons Al-Qaïda et les groupes qui y sont affiliés comme Al Nosra sur place et nous voulons le faire dans la clarté. C’est pour ça que nous sommes engagés à Mossoul en Irak et pour ça aussi qu’il faut aussi qu’on s’engage dans le cadre de la coalition pour Raqa.

Je reviens à ma question !

Je termine !

Je reviens à ma question !

Mais je vais répondre.

François Hollande peut donc accueillir Vladimir Poutine dans 10 jours pour une visite qui est à l’origine une visite culturelle…
Visite culturelle…

Je rappelle que c’est l’inauguration du centre culturel russe et de l’exposition à la Fondation Louis Vuitton ?

Voilà, absolument.

Est-ce qu’il peut l’accueillir et lui délivrer ce message diplomatique ?

Ca le président de la République va prendre sa décision, mais il va la prendre au vu de la situation qui est celle d’Alep et de celle de la Syrie, donc ce n’est pas je l’ai dit pour des mondanités, si c’est pour inaugurer ça n’a pas de sens - là vous avez raison Bernard Guetta – mais vous avez dit vous-même que vous parliez avec la liberté du chroniqueur. Nous avons avec les Russes beaucoup de sujets qui sont sur la table, il y en a un autre qui est la situation en Ukraine, il est même envisagé dans la même journée un sommet au niveau des chefs d’Etat pour essayer d’avancer des solutions sur l’Ukraine - parce que nous sommes engagés avec l’Allemagne dans ce qu’on appelle le format Normandie – pour essayer de faire en sorte que les accords de Minsk, qui sont des accords de paix, puissent être mis en œuvre par la Russie et par l‘Ukraine. Donc, est-ce qu’il faut qu’on abandonne tout ça ? Bien entendu non ! Donc la Russie c’est à la fois un pays partenaire, ce n’est pas un partenaire adversaire, mais en même temps nous avons un profond désaccord ; et il faut le dire, et si le président de la République décide que le président Russe vient encore une fois ce ne sera pas pour des mondanités ce sera pour dire des vérités et pour sortir de ce qui est en train de se passer là-bas et de faire prendre conscience à la Russie qu’elle est en train de s’engager sur une route dangereuse qui à la fin, si elle croit avoir une victoire sur Alep, il y aura un massacre - et ça ce n’est pas acceptable moralement – mais politiquement dans la lutte contre le terrorisme ce sera un renforcement des terroristes et ça la France, qui est touchée au coeur, ne peut pas l’accepter.

Le président de la République François Hollande dans une interview réalisée par Quotidien pour TMC a évoqué la saisine d’une TPI, le Tribunal pénal international…

Oui, bien sûr.

C’est pour les dirigeants russes ?

C’est pour tous ceux qui sont complices de ce qui se passe à Alep.

Y compris les dirigeants russes ?

Mais bien entendu, ça concerne tout le monde.

Ca sera du jamais vu pour un pays membre…

Il faut être clair et cohérent, il faut être clair et cohérent, j’irai jusqu’au bout…

Du Conseil de sécurité de l’ONU.

De ce que je vous ai dit avant. Donc qu’est-ce qui s’est passé ? Bombardements de convois humanitaires, du Croissant Rouge et d’organisations des Nations unies, avec des morts sur place. Qui a tiré ? Il semble que c’est bien sûr l’armée syrienne mais sans doute aussi les bombardements russes. Il y a une Commission internationale qui va enquêter, ensuite on verra les responsabilités. Vous avez aussi l’utilisation des armes chimiques, c’est le 21 octobre qu’une Commission d’enquête va compléter son rapport et qui permettra – parce que là il va évidemment confirmer qu’il y a eu utilisation des armes chimiques par le régime – permettre de saisir le Conseil de sécurité pour des sanctions. Et puis il y a effectivement ces bombardements que le secrétaire général des Nations unies, je l’ai dit aussi à Moscou, sont des crimes de guerre. Et donc l’enquête va montrer les responsabilités. Qui a bombardé ? A l’évidence bien sûr, il y a les Syriens mais il y a surtout les Russes qui vont avec leurs armes extraordinairement sophistiquées – qui permettent de pénétrer par exemple dans des bunkers où les populations se protègent – des bombes à fragmentation, des hôpitaux visés, donc il y a des faits constitutifs de crimes de guerre. Donc en ce qui nous concerne…

Donc vous accusez les dirigeants russes de crime de guerre…

Nous allons dans…

Jean-Marc Ayrault, vous accusez les dirigeants russes de crime de guerre.

Il y a des crimes de guerre, c’est le secrétaire général des Nations unies qui l’a dit, ça c’est une évidence, après il faut dégager les responsabilités. Nous sommes dans un cadre de droit international, il y a la Cour pénale internationale. Nous-mêmes, la France, nous allons prendre contact avec la procureure générale de la Cour internationale pour voir de quelle façon elle peut engager ses enquêtes…

Les Russes…

Ca existe le droit international, donc nous…

Seulement les Russes expliquent aussi que pour le droit international qu’ils sont en soutien d’un gouvernement légal et légitime et qu’ils luttent contre les terroristes.

Oui, ils sont deux pays à le dire au Conseil de sécurité samedi dernier, il y avait la Russie et le Venezuela, c’est les seuls deux pays qui ont dit ça, je vous le rappelle…

Ça prouve qu’ils ont tort.

Ils avaient déjà dit au Conseil de sécurité pendant l’Assemblée générale, donc ils sont sur un chemin où ils sont de plus en plus isolés. Et nous, nous battons contre le terrorisme et nous savons bien qu’on ne peut pas mettre les populations devant un choix morbide : ou Daesh ou Bachar el Assad. Et là, on est rendu au bout de cette logique. Je constate d’ailleurs monsieur Cohen qu’il y a un certain nombre de forces françaises, l’opposition qui est en train de faire ses primaires, devrait bien clarifier sa position là-dessus, plusieurs des dirigeants, en particulier François Fillon mais c’est vrai aussi de Nicolas Sarkozy, par rapport à cette ligne-là son ambiguïté. Ce n’est pas moi qui ai dit qu’il fallait négocier avec monsieur Assad, c’est François Fillon.

Alors certains vous reprochent une indignation à géométrie variable, quand l’Arabie saoudite a dit « la France provoque un bain de sang au Yémen », ce qui est encore arrivé samedi dernier avec une attaque qui visait des chiites, des civils chiites qui a fait 140 morts et des centaines de blessés, on vous entend moins !

Ecoutez ! Moi je n’ai pas cessé de dénoncer les bombardements de populations civiles quel que soit l’endroit, et c’est vrai aussi au Yémen et c’est la position de la France.

Oui, sauf que l’Arabie saoudite est notre alliée et qu’on leur vend des armes et qu’il y a peut-être des armes françaises impliquées au Yémen.

Je rappelle qu’il y a un conflit dont l’origine au Yémen, c’est à la fois une contestation de l’ancien président Saleh, qui a ensuite été renversé dans le cadre des « printemps arabes ». Et il y a aujourd’hui un autre président qui est en place et qui est contesté par une minorité chiite soutenue par l’Iran. Et quant à l’Arabie saoudite qui est un pays voisin, il y a aussi des menaces terroristes qui la concernent. Donc l’Arabie saoudite est engagée dans un conflit avec une coalition, dont ne fait pas partie la France d’ailleurs, mais qui est liée à cette situation. Alors en même temps nous, ça ne nous convient pas la manière dont les choses se passent, c’est-à-dire la solution militaire n’est pas une solution. Nous condamnons…

Elle dure depuis 18 mois…

Oui mais nous nous battons pour une solution de paix. Nous avons la même position qu’en Syrie, nous voulons le cessez-le-feu et c’est ce que propose le représentant spécial du secrétaire général des Nations unies Cheikh Ahmed que je vais recevoir cet après-midi ; et puis nous voulons une négociation. Et il y a eu d’ailleurs un cessez-le-feu qui a été interrompu, donc effectivement il faut revenir à cette solution. Et quant aux bombardements des populations civiles, la France a demandé qu’il y ait une Commission internationale d’enquête pour vérifier qui est responsable.

Ce qui s’est passé samedi dernier Jean-Marc Ayrault…

Nous sommes cohérents.

Met à mal la relation entre la France et l’Arabie saoudite ?

Mais avec l’Arabie saoudite c’est comme avec les autres pays. Nous sommes engagés dans la lutte contre le terrorisme mais nous disons aussi nos points de désaccord. Et donc à chaque fois que j’ai eu l’occasion de parler avec mon homologue d’Arabie saoudite, je lui ai dit que pour nous, la solution c’était le cessez-le-feu, l’arrêt des bombardements des populations civiles quels que soient les responsables et la négociation. Il n’y a pas d’autre chemin possible pour en sortir. Et donc on voit bien que le droit international partout doit être défendu, ça veut dire qu’il faut aussi parler avec les Russes, il faut parler avec l’Iran, il faut parler bien entendu avec l’Arabie saoudite. Nous la France, nous avons une position originale, une position indépendante, nous parlons avec tout le monde, nous ne dépendons pas des autres mais nous voulons créer une coalition de la paix. Et c’est ça notre combat, c’est le combat que je mène avec le président de la République bien sûr.

      haut de la page