Skip to main content

Politique internationale

Published on 14 octobre 2008
Entretien du Ministre des Affaires étrangères et européennes, Monsieur Bernard Kouchner, avec "LCI"

Paris, 14 octobre 2008

Q - Croyez-vous à la fin de la crise grâce au plan européen de sauvetage des banques ?

R - Je l’espère vivement. On n’est jamais certain que cela cesse mais je crois que c’est bien parti.

Q - Demanderez-vous à vos amis socialistes de voter "oui" à ce plan sans poser de conditions dans un esprit d’union nationale ?

R - Je le leur demande. J’ai cru comprendre que beaucoup s’abstiendraient ; c’est déjà ça.

Q - Les recapitalisations bancaires qui sont au cœur de ce plan vont peser sur la dette et donc par la charge de la dette sur les déficits. N’est-on pas en train de tuer l’Europe vertueuse des critères de Maastricht ?

R - On la bouscule un peu mais le plan a été accepté. Evidement, ce fut un point du débat au moment où ce plan a été organisé, je vous le rappelle par toute l’Europe. C’est un mouvement européen. On malmène un peu, en effet, l’orthodoxie. Nous verrons bien dans quelle mesure.

Q - Est-ce à dire qu’il faut clairement que les déficits publics, c’est maintenant un déséquilibre de second plan et qu’on les assume pendant un certain temps ?

R - Non, il ne faut pas dire cela. La maîtrise des déficits publics est un objectif mais l’urgence était là. Si l’économie repart, ce que nous souhaitons infiniment, les déficits publics seront toujours limités à 3 %.

Q - G4, il y a dix jours, Eurogroupe ce week-end, le pilotage de l’Europe s’est effectué pendant la crise au sein d’une sorte de directoire à géométrie variable et non pas dans les instances habituelles des Vingt-sept. Faut-il en tirer les conséquences et proroger ce système de décision ?

R - Il s’agit là de la méthode Sarkozy, c’est-à-dire prendre des risques, oser avancer là où d’habitude on attendait et l’attente se soldait très souvent par un échec. Le président de la République a agit comme il devait le faire en qualité de président de l’Union européenne. C’est la présidence européenne qui a agit et il se trouve qu’il y avait urgence. Après quelques ajustements, quelques atermoiements - peu de temps perdu en réalité -, toute l’Europe a suivi.

Il faut bien faire la différence dans l’Union européenne entre les pays qui ont la monnaie, l’euro en commun et ceux qui ne l’ont pas.

Q - Y a-t-il deux Europe ?

R - Disons qu’il y a une Europe majoritaire, celle de l’euro. Si nous n’avions pas eu l’euro, la crise aurait été plus grave encore.

Q - Avec la guerre des monnaies ?

R - Bien sûr, avec des monnaies qui auraient chuté.

Q - Nous avons l’euro mais dans quelques mois, nous n’aurons plus la présidence de l’Union européenne, nous aurons la présidence tchèque, la redoutez-vous ?

R - Pour le moment, c’est la règle de l’Union européenne. Je n’ai aucune raison de la redouter.

Q - Mais ne faut-il pas encadrer la Présidence tchèque et d’ailleurs toutes les Présidences européennes par une sorte de directoire où les Grands ou l’Eurogroupe auraient plus leur mot à dire ?

R - Non, il n’y a pas de petits et de grands pays. Je vous signale qu’un gouvernement économique -ce que la gauche demandait depuis très longtemps- est en train de se dessiner.

Q - On va le formaliser, donc ?

R - Peut-être mais pas pour les Tchèques. Il faudrait disons qu’il y ait plus de facilité à réagir à chaud, cela nous pourrions y penser. Mais cela ne concerne pas particulièrement nos amis tchèques.

Q - 1 700 milliards d’euros mobilisés en Europe, 700 milliards de dollars dans le plan Paulson, pendant ce temps-là les pays pauvres on ne leur trouve pas les quelques milliards nécessaires pour les sortir de la crise.

R - Hélas, bien sûr ! Il aurait fallu expliquer mais nous le ferons une autre fois si vous le voulez bien. Tout cela se situe dans la globalisation, dans cette extraordinaire repartage du monde. Nous sommes en train de partager des pays riches et vers les pays pauvres dont le niveau de vie nécessairement s’élève et dont la croissance est beaucoup plus importante que la nôtre. En novembre, une conférence sur le développement se tiendra. Il est vrai qu’en ce moment nous sommes à cours d’argent pour le développement et il ne faut pas que cela dure trop longtemps parce que n’oublions pas qu’ils en ont plus besoin que nous. Cependant, vous ne pouvez pas dire à des personnes qui sont dans le malheur, qui ne pourront pas payer leur maison parce que leur prêt n’est pas fini d’être remboursé ou parce qu’au contraire ils ne peuvent pas obtenir de prêt, qu’il y a des personnes plus malheureuses. Il faut expliquer aux deux que les souffrances sont différentes même si à un moment donné la souffrance est la même.

Q - Réunion demain à Genève au sujet de la Géorgie. Vous étiez en Géorgie vendredi dernier, le retrait des troupes russes est-il une réalité ou bien une mystification avec contrôle du terrain par des milices ou des soldats cachés ?

R - Non, les mots sont forts. Le retrait est obtenu. MM. Medvedev, Poutine et l’armée russe ont vraiment tenu parole. Je vous l’assure. Là encore, il faut souligner la détermination et la rapidité. Je me trouvais le 10 août dernier à Tbilissi, en Géorgie, lors de ma visite à Tbilissi, il y a trois jours soit deux mois seulement après le début des hostilités, les troupes russes s’étaient retirées. Il y a des endroits d’où ils ne se sont pas encore retirés. Des discussions politiques commencent demain à Genève et on verra bien comment les définitions ont été interprétées de part et d’autre. C’est un processus classique dans une mission de paix. Cela n’est pas complètement terminé, il y a encore des dizaines de milliers de personnes déplacées en Géorgie qui savent qu’elles ne rentreront pas chez elle et cela est tragique.

Q - Ce retrait, cette bonne volonté des Russes, est-ce pour obliger l’Union européenne à reconnaître l’indépendance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud ?

R - Nous ne reconnaîtrons pas parce que nous n’acceptons pas que l’on modifie les frontières par la force surtout aux portes de l’Europe. Mais il est vrai que les forces russes sont installées solidement en Abkhazie et en Ossétie, c’est une très vieille histoire de lutte dans le Caucase.

Q - Oui, bien sûr mais les Abkhazes et les Ossètes seront là demain. Vont-ils négocier à Genève, vont-ils participer à la réunion ?

R - Nous verrons bien. A un moment donné, nous allons bien évoquer la question des personnes déplacées, des réfugiés, alors il faudra bien parler avec les personnes chez qui ils veulent rentrer. Mais, ce ne sera pas officiel puisque nous ne reconnaissons ni l’Abkhazie, ni l’Ossétie du Sud.

Q - Faut-il, en parallèle à ces négociations, rouvrir les négociations globales de l’Union européenne vers Moscou pour un partenariat, elles étaient suspendues ?

R -Ce fut discuté hier.

Q - Vous êtes plutôt pour ?

R - Ecoutez, je suis sûr qu’il faut parler à la Russie. Je suis sûr que c’est notre partenaire. Je suis certain que c’est notre voisin car la géographie ne change pas et les pays ne changent pas d’adresse - comme le président de la République, Nicolas Sarkozy le dit -, il est donc là. C’est un pays massif qui aspire à redevenir un grand de ce monde. Il faut en tenir compte et ne pas essayer de l’affronter par la force. Néanmoins, il y a des choses que l’on ne doit pas admettre. Il faut donc ne pas cesser de discuter. Sous quelles formes envisager ces discussions ? Vous savez, on avait décidé de reporter les négociations pour le partenariat. C’est demain que cela se décidera à Bruxelles, il y a eu à Luxembourg des opinions très tranchées comme toujours à Vingt-sept. Ce n’est jamais facile face à un tel sujet.

Q - La vôtre, c’est plutôt de discuter donc de rouvrir, cela ne coûte rien de rouvrir ?

R - Non, la présidence, ce n’est pas simplement discuter. Moi, j’ai présenté les options mais le rôle de la Présidence c’est d’écouter les autres et de trouver un consensus. Comme nous n’avons pas le Traité de Lisbonne, il faut que les vingt-sept pays soient d’accord et, croyez-moi, comme pour la crise financière, un tel consensus n’est pas facile à établir tout de suite.

Q - Marina Petrella ne sera pas extradée vers l’Italie, cela doit-il faire jurisprudence pour les autres anciens membres des Brigades rouges qui sont réfugiés en France ?

R - Je n’en sais rien. Crime de sang ou pas crime de sang ? C’est un premier problème. En tout cas, j’ai été l’auteur d’une loi qui a facilité l’entrée à l’hôpital de Marina Petrella et qui disait que lorsque l’on ne peut pas être soigné et que l’on risque sa vie parce que l’on n’a pas les moyens de ces soins en prison, il faut mettre la personne à l’hôpital. C’est ce qui a été fait et je m’en réjouis. Concernant la décision du président de la République, face à l’aggravation de l’état de santé de Marina Petrella, c’est une décision humanitaire que j’approuve. Il faut, cependant, dire à nos amis italiens qu’ils ont une justice qui fonctionne et qu’il ne faut pas discriminer les justices sous prétexte que le président Mitterrand à son époque a dit que ceux qui n’avaient pas de crime de sang, ceux qui n’avaient pas de sang sur les mains pouvaient venir en France - je parle des anciens des Brigades Rouges.

Q - Enverrons-nous des soldats au Congo, des soldats européens ou français, la situation se dégrade ?

R - Ce n’est pas envisagé, nous en avons envoyé beaucoup, je crois vraiment qu’il faut faire très attention, les meurtres recommencent, la situation est épouvantable. L’Europe est en alerte, enverrons-nous des soldats ? Pour le moment, non. Est-ce que nous l’envisageons ? Pas encore, nous en avons partout mais oui ceci exige qu’il y ait une Europe de la défense et pas seulement une adhésion qui est déjà au 4/5ème faite à l’OTAN. Il nous faut une défense européenne sinon nous n’aurons pas de crédibilité politique suffisante.

Q - Bernard Kouchner, merci, bonne journée.

R- Merci./.

      haut de la page