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Symposium mondial des Conseillers du Commerce Extérieur

Published on 27 février 2012
Intervention de l’Ambassadeur de France aux Etats-Unis, François Delattre

Miami, jeudi 9 février 2012

" La diplomatie économique

Monsieur le Premier Ministre (Pierre-Marc Johnson),

Messieurs les Ministres,

Mme la Sénatrice,

Madame la Conseillère à l’Assemblée des Français de l’Etranger,

Mesdames, Messieurs,

C’est un immense plaisir d’être avec vous pour ce symposium exceptionnel et je voudrais d’abord remercier et féliciter de tout cœur tous ceux d’entre vous qui ont rendu possible ce véritable exploit, avec un mot tout particulier pour le Président Bruno Durieux et bien sûr pour notre ami Paul Bensabat. Vous connaissez la formule : « il a réussi parce qu’il ne savait pas que c’était impossible… ». Cette formule s’applique bien à toi mon cher Paul.

Vous m’avez demandé d’intervenir sur le thème de la diplomatie économique. Mon message aujourd’hui est simple, c’est que nous avons changé de monde.

Jusqu’à il y a quelques années, reconnaissons-le, les deux mondes de la diplomatie et de l’économie étaient, en France tout au moins, assez largement étrangers l’un à l’autre : autant un ambassadeur britannique, américain ou allemand intervenait volontiers dans les dossiers économiques, autant un ambassadeur de France, en partie du fait de sa formation, en partie du fait de la forme de « religion de l’Etat » qui existait en France, entendait rester cantonné aux questions dites de « haute politique ».

Les choses ont profondément changé en 5 ou 10 ans sous l’effet de deux facteurs :

- le premier facteur, c’est la mondialisation et la nouvelle hiérarchie de la puissance internationale qui se dessine sous nos yeux avec la montée en puissance des grands émergents (Chine, Inde, Brésil, Indonésie, etc.). Les cartes de la puissance sont totalement redistribuées, et elles sont d’abord et avant tout sur la base du critère de la puissance économique.

Un bon baromètre, c’est le passage du G8 au G20
(4 pays européens dans les deux cas, c’est-à-dire 50 % du total dans le premier et 20 % dans le second). L’enjeu pour la France, on le sent tous, est vital.

Comme dans la vie d’un homme ou d’une femme, il y a des moments dans la vie d’une Nation.

Et aujourd’hui, pour la France, il est d’abord économique. C’est de notre capacité à répondre aux défis économiques au sens large, et notamment à celui de l’innovation, que dépend non seulement notre niveau de vie mais aussi la place et le rôle de la France dans le monde (et on rejoint là la diplomatie) ;

- le deuxième facteur complémentaire qui a rapproché le monde de la diplomatie et celui de l’économie, c’est la prise de conscience progressive que la croissance et l’emploi en France se gagnent - ou se perdent – largement à l’international. C’est le thème même de notre colloque, c’est le fait que la France doit rechercher de nouveaux moteurs de croissance, au premier rang desquels l’exportation - et le fait donc que la montée en puissance des grands émergents, en même temps qu’un formidable défi, est une chance pour notre économie.

*

A partir des deux facteurs que je viens de citer, les choses se sont inversées et l’économie est aujourd’hui au cœur de notre action diplomatique, y compris pour ce qui concerne les dossiers traditionnels de politique étrangère.

Je voudrais vous en donner trois exemples :

- Premier exemple : le lien transatlantique

Il était traditionnellement abordé sous l’angle quasiment exclusif des questions de défense et de sécurité : pour simplifier, le lien transatlantique, c’était l’OTAN. Or, si l’OTAN garde toujours un rôle important bien sûr (cf le sommet des 20 et 21 mai à Chicago), de plus en plus la relation transatlantique se déplace vers l’économie et la réponse qu’Européens et Américains peuvent apporter ensemble à la compétition croissante en provenance des pays émergents.

Exemples

*

- les droits de propriété intellectuelle
- l’exportation de nouvelles technologies
- la lutte contre le dumping social, environnemental, fiscal, monétaire

Pour nous diplomates, cela signifie que l’expertise dont nous avons besoin sur ces dossiers vient moins des militaires (OTAN) et de plus en plus de Bercy mais aussi du monde économique au sens large et en particulier de vous, les CCE. Ainsi quand Stanislas Vilgrain, le PDG de Cuisine Solutions, me dit que dans certaines industries pour conquérir le marché chinois il vaut mieux y exporter, donc produire de l’extérieur, plutôt qu’investir en Chine et fabriquer des produits « made in China » qui perdront ipso facto de la valeur aux yeux de la classe moyenne-supérieure chinoise, cela ne s’invente pas ; or c’est un élément important à avoir à l’esprit, y compris en termes de négociation.

- deuxième exemple : l’euro

J’ai été voir plusieurs des candidats à l’élection présidentielle américaine pour faire le point avec eux, et le premier dossier sur lequel ils m’interrogent, c’est l’évolution de l’euro.

De même juste avant de venir, j’étais invité avec mon collègue allemand à une audition au Congrès sur l’euro (une quinzaine de Sénateurs et membres de la Chambre des Représentants).

On est en plein dans la diplomatie économique. En un mot, le langage que je leur tiens sur l’euro tient en trois points :

1) Si l’on remet les choses en perspective, l’euro est une vraie « success story » depuis sa création il y a plus de dix ans : pour les Européens, mais aussi pour les Américains (exportations et investissements américains vers l’Europe), à rebours des craintes de « Forteresse Europe ».

2) L’euro est une monnaie forte dont la valeur par rapport au dollar reste supérieure aujourd’hui de 15 à 20 % à ce qu’elle était au moment de l’introduction de la monnaie unique ; c’est bien parce que l’euro est une monnaie solide qu’il s’est imposé comme la seconde monnaie de réserve dans le monde.

3) Si les choses sont difficiles aujourd’hui, c’est parce que les pays de la zone euro doivent affronter trois défis en même temps (et le traité sur lequel les Chefs d’Etat et de Gouvernement des pays concernés se sont mis d’accord il y a quelques jours, traité qui doit être signé début mars, vise à répondre à ces 3 défis) : la réduction de la dette et des déficits (règles d’or, mécanismes quasi-automatiques de sanctions en cas de dépassement) ; la promotion de la croissance par les réformes structurelles (France : promotion de l’innovation, etc.) ; et l’établissement d’une gouvernance économique de la zone euro, ce qui veut dire à la fois la création d’un mécanisme de décision au sein de la zone euro (réunions régulières des Chefs d’Etat ou de Gouvernement concernés) et une meilleure coordination des politiques économiques, sociales et fiscales entre les pays concernés (en un mot, renforcer la jambe économique de l’UEM) ;

- troisième exemple : l’Iran

C’est avec l’euro le dossier diplomatique sur lequel je suis le plus interrogé ici. Or, une fois qu’on est d’accord sur la stratégie (une stratégie agressive de sanctions pour maximiser les pressions sur Téhéran), les échanges que nous avons avec nos amis américains sont largement économiques : à quel délai arrête-t-on tous les contrats pétroliers avec l’Iran dans le cadre de l’embargo pétrolier contre ce pays (1er juillet, pour permettre à la Grèce, à l’Italie et à l’Espagne de se retrouver) ; comment essaie-t-on de convaincre le Japon et la Corée du Sud de se joindre à l’embargo pétrolier américain ? ; comment essaie-t-on de prévenir ensemble une envolée des cours du pétrole ? etc.

C’était mon premier message : tous les grands dossiers diplomatiques aujourd’hui, pratiquement sans exception, ont une dimension économique majeure. Cela veut dire qu’ils ne peuvent plus se traiter dans le secret des chancelleries et qu’ils doivent être concertés avec le monde économique, public mais aussi privé.

*

Mon deuxième message, complémentaire du premier, c’est que la diplomatie économique est aujourd’hui au cœur de la mission des ambassades – et c’est particulièrement vrai ici aux Etats-Unis.

A un moment où les cartes de la puissance sont redistribuées, où aucune position n’est plus acquise, mon rôle – et je crois notre rôle à tous – est d’abord de valoriser tous les atouts de la France, notamment économiques.

- souligner le développement très rapide de la création d’entreprises (600 000 nouvelles entreprises créées en France l’année dernière). C’est l’un des arguments qui portent le plus ici.

- L’autre impératif, c’est de montrer l’effort sans précédent de notre pays sur le terrain de l’innovation (à travers notamment les pôles de la compétitivité ; le crédit d’impôts – recherche ; le programme des investissements d’avenir).

Notre responsabilité à tous – la vôtre comme la mienne – est de valoriser au maximum nos positions dans les 3 grandes révolutions technologiques en cours :

- la révolution du développement durable (énergie, transport, sustainibility, green tech), où les entreprises françaises font partie des leaders mondiaux. Je crois que l’une des questions qui se posent ici est de savoir quelles conséquences les Etats-Unis vont tirer de leur nouvelle indépendance énergétique (ralentissement de leurs investissements dans les énergies renouvelables ?) ;

- la révolution des sciences du vivant, de la génétique, où la France a d’importants atouts.

De ce point de vue, j’ai récemment lancé une nouvelle formule de conférence-débat à la Résidence, et dans ce cadre nous avons organisé il y a peu un débat entre Chris Viehbacher (le PDG de Sanofi) et Michael Milken (l’un des plus grands mécènes américains dans la lutte contre le cancer notamment) : excellent cadre pour valoriser nos positions dans la recherche médicale au sens large devant un public très influent (Congrès, Maison Blanche, etc.)

- troisième révolution technologique, qui irrigue les deux autres : la révolution digitale, ou numérique. Là, toute occasion est bonne à prendre pour valoriser nos positions (cf la récente ouverture du nouveau campus de Dassault-Systèmes aux Etats-Unis, que j’ai eu le privilège d’inaugurer).

Si notre premier objectif commun est donc de valoriser les atouts économiques de la France, notre deuxième objectif – notamment ici aux Etats-Unis – est de tirer parti du contexte franco-américain très favorable que nous connaissons aujourd’hui pour construire des partenariats dans la durée.

- Construire des partenariats scientifiques, à l’image de celui que le CEA est en train d’établir avec le Département de l’Energie ou, dans un registre un peu différent, de la campagne que nous avons lancée ici pour mieux faire connaître l’Institut Curie (qui est comme on le sait l’un des leaders mondiaux dans la lutte contre le cancer du sein en particulier).

- Construire des partenariats universitaires : c’est l’une de nos priorités et l’un des domaines les plus dynamiques aujourd’hui de la coopération bilatérale.

Nous avons notamment mis au point le PUF (Partner University Fund), un partenariat public-privé particulièrement innovant en ce domaine. J’invite tous ceux d’entre vous qui êtes potentiellement intéressés à me faire signe.

- construire, c’est aussi assurer la relève.

Contrairement à la plupart de ses partenaires, la France a peu de relais naturels aux Etats-Unis (…). Cela n’en rend que plus nécessaire un vrai partenariat avec le monde économique.

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Dans ce cadre, on le voit, le partenariat entre la diplomatie et le monde économique est partout aujourd’hui.

En ce qui concerne la promotion directe de l’exportation et de l’investissement français, le rôle de l’Ambassadeur est triple :

1) veiller à ce que l’équipe de France de l’export soit unie et en ordre de marche :

- le Service Economique Régional de l’ambassade (Jean-François Boittin, Anne-Hélène Roignan) ;
- Ubifrance, notamment pour l’aide aux PME (Arnaud Leretour) ;
- L’agence Invest in France (Philippe Yvergniaux) ;
- Bien sûr la Chambre de Commerce (Elsa Berry) et les CCE qui sont un réseau unique et irremplaçable.

2) Aider à ouvrir de nouvelles filières (cf mission à Seattle/Boeing) et aider à fédérer/regrouper les efforts de nos entreprises ( cf opérations fédératives entreprises dans la filière agro-alimentaire). Convaincre des investisseurs étrangers.

3) Mais, surtout, mon rôle c’est du sur-mesure : cf l’exemple de mes nombreux contacts avec les gouverneurs, les membres du Congrès, les maires.

N’hésitez pas à me faire passer, via Ubifrance ou le SER, les messages que vous souhaitez que je leur passe.

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Conclusion :

J’ai essayé de vous montrer que le monde de la diplomatie et celui de l’économie sont complètement imbriqués aujourd’hui.

Cela a des implications très concrètes. Dans tous les domaines, y compris ceux qui sont en apparence les plus strictement diplomatiques (cf Iran), la maison France ne peut efficacement défendre ses intérêts que si nous savons établir un vrai partenariat entre l’Etat et les acteurs économiques.

Cela va dans les deux sens. Lorsque les « French will never forget » font leur opération sur Omaha Beach, ou leur opération du 11 septembre sur la Place du Trocadéro à Paris, c’est un immense appui que vous apportez à notre action diplomatique et à l’amitié franco-américaine.

Ce partenariat entre l’Etat et les acteurs économiques, il repose d’abord sur la confiance et sur des contacts humains.

Et de ce point de vue aussi, ce symposium de Miami a une valeur inestimable.

Alors un grand merci encore de tout coeur à chacune et chacun d’entre vous./.

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