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Mali : Entretien du Ministre de la Défense avec « Le Monde »

Published on 24 janvier 2013
Entretien du ministre de la défense, M. Jean-Yves Le Drian, avec le quotidien « Le Monde »

Paris, 12 mars 2013

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Q - Quel bilan tirez-vous de l’opération « Serval », après les actions de traque d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) menées ces deux dernières semaines dans la vallée d’Amettetaï, dans le nord du Mali ?

R - Les opérations se déroulent conformément à l’agenda que nous nous étions fixé. Il fallait d’abord reprendre les villes pour permettre la reprise de l’activité civile, dissiper la peur des populations, ensuite s’organiser pour s’attaquer au sanctuaire historique d’Al-Qaïda, les Ifoghas et Timetrine, au nord-est du Mali. Avec l’appui des Tchadiens, nous avons pris en tenaille cet espace très difficile et nous avons commencé à pénétrer toutes les vallées.

Comme nous le pensions, il s’agissait bien du sanctuaire majeur d’AQMI, qui nous oppose une résistance très violente. Là se trouvent les armes, les chefs, les combattants. Nous poursuivons la libération de ce territoire quasiment mètre par mètre. Il y aura sûrement d’autres combats violents. D’ici trois semaines, si tout se passe comme prévu, ce territoire sera complètement visité.

Q - Cela signifie que d’ici trois semaines, on considérera avoir suffisamment réduit la menace AQMI, même s’il reste quelques combattants dans des grottes ?

R - La sécurité globale sur cet espace aura été retrouvée. Je ne vais pas vous dire qu’on va les traquer jusqu’au dernier. L’objectif donné par le président de la République est bien la libération du territoire du Mali pour lui permettre de recouvrer sa souveraineté. Nous n’y sommes pas encore.

Q - S’agit-il de débuter une autre bataille : pourchasser les terroristes dans l’ensemble du Sahel, avec l’aide des Américains, pendant les dix ans qui viennent ?

R - Je ne vous dirai rien de plus, sauf que nous avons une bonne collaboration avec les Américains, notamment en matière de renseignement. Nos objectifs de guerre n’ont pas changé d’une virgule : bloquer l’offensive djihadiste, libérer le territoire, permettre l’application des résolutions internationales, c’est-à-dire le relais par les forces africaines et maliennes.

On a évidemment neutralisé des chefs et des sous-chefs. Même s’il faut encore la confirmer, la disparition d’Abou Zeid est probable. Cela ne réglera pas tout. AQMI est un tout. C’est l’ensemble de la structure qu’il faut mettre à bas et non pas tel ou tel leader. Parmi les combattants de départ, très nombreux (plus de 3.000), certains mercenaires se sont éparpillés ; d’autres ont rejoint l’étranger, mais c’est devenu plus difficile, car les pays voisins ont fermé leur frontière ; d’autres ont été neutralisés ; d’autres, enfin, se sont regroupés dans l’adrar des Ifoghas où nous avons trouvé beaucoup de terroristes, autour de cinq cents.

Q - Les soldats ont capturé un djihadiste franco-algérien. Existe-t-il une filière ?

R - Une filière internationale, oui. Une filière française, non. Si on avait laissé la situation en l’état, il y aurait eu un creuset, comme en Afghanistan, avec des djihadistes venant de partout. Ce ne sera pas le cas.

Q - Quelle est l’analyse de la situation à Gao ?

R - La situation à Gao est très différente de celle du Nord. Le Nord est le théâtre où était en train de s’organiser le djihadisme international avec les éléments les plus radicaux et doctrinaires, des combattants étrangers. À Gao, nous parlons de Maliens. Il y a historiquement des tensions entre diverses communautés arabes, touareg, peuls, songhaï. C’est depuis longtemps une zone de trafic d’armes et de drogues. Le Mujao, qui est le réseau terroriste de cette région, a prospéré à la fois sur les conflits intercommunautaires et sur les trafics. Il existe de plus une tradition wahhabite à l’intérieur même de Gao.

Cette situation amène des combats violents, d’autant plus difficiles que les groupes sont insérés dans la population. Le combat asymétrique est à Gao. Nous y avons perdu un soldat. Mais, derrière le Mujao, il y a plus de rapports marchands et clientélistes que de relations fondamentalistes. Une attitude ferme de nos forces, liées aux forces maliennes et nigériennes, et une détermination du gouvernement de Bamako à installer des responsables publics dans cette région devraient permettre d’inverser la situation. Il n’est pas certain que les opérations durent plus longtemps que dans les Ifoghas.

Q - Mais on ne mène pas une campagne antiterroriste dans une situation de vide politique ?

Bien sûr. La fin de notre mission doit coïncider avec la solution politique au Mali. Elle passe par deux éléments incontournables. Organiser au plus vite une élection présidentielle, en juillet, le président Traoré me l’a réaffirmé avec force. Ce calendrier est incontournable, car la future autorité politique du Mali a besoin d’une légitimité nationale et internationale. Le deuxième est l’organisation de la commission de dialogue et de réconciliation conformément à la feuille de route. Il faut qu’elle fonctionne le plus vite possible. Le président malien m’a assuré que ses membres seraient connus d’ici une dizaine de jours.

Q - Quelle est la place des Touareg ? La France a dit au départ vouloir s’appuyer sur le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA). Les forces françaises se sont coordonnées avec eux dans les opérations ?

R - Coordonnées oui, mais nous n’avons eu et nous n’aurons aucune action militaire avec les Touareg. Nous n’avons pas dit que nous allions nous appuyer sur tel ou tel mouvement. Il y a eu un message visant l’inclusion de tous dans le débat. Le Mali a plusieurs composantes ethniques, elles doivent être toutes respectées, les Touareg comme les autres, sous réserve que chacune renonce au terrorisme et respecte l’intégrité du Mali. Les Maliens doivent entreprendre le processus réconciliateur. Nous pouvons être des facilitateurs mais en aucun cas nous ne nous substituerons aux Africains.

Q - La force africaine de la CEDEAO, la Mission internationale de soutien au Mali (MISMA), manque de tout pour prendre le relais, comme si les donateurs attendaient le nouveau mandat de l’ONU poussé par la France pour financer la suite de l’opération. Ça traîne, n’est-ce pas un problème ?

R - Tous les financements annoncés pour permettre à la MISMA de se déployer ne sont pas arrivés. Je n’ose pas imaginer que les contributeurs qui s’étaient affichés à la conférence des donateurs d’Addis Abeba ne soient pas au rendez-vous de leur engagement. Je souhaite qu’ils accélèrent. L’Union européenne devrait très vite apporter 50 millions d’euros pour le matériel. Je suis plus optimiste sur la MISMA après avoir rencontré ses responsables. J’ai vu la volonté d’agir vite pour que les forces commencent à aller vers le Nord. A la fin mars, ce sera engagé.

En attendant la mission de stabilisation de l’ONU, la MINUMA, il faut que la MISMA assure des fonctions de sécurisation des villes. Pour sécuriser, il faut de la présence et un armement de base. Elles deviendront ensuite le creuset de la MINUMA. Il est essentiel que la résolution fixant le nouveau mandat intervienne le plus rapidement possible. J’ai bon espoir que cela aboutisse début avril.

Q - Et l’armée malienne ?

R - Elle est à reconstruire, il ne faut pas avoir peur des mots. Le ministre de la défense du Mali et le chef d’état-major le disent. Il faut une armée robuste, disciplinée et républicaine. Pour cela, on a un outil, la mission européenne EUTM, qui va former 3.000 soldats. Le schéma me paraît sérieux. Toute la question est la qualité du prérecrutement. Il faut éviter le clientélisme.

Q - Grâce au Mali, pourrez-vous convaincre le président Hollande de préserver l’outil de défense des coupes budgétaires, à quelques semaines de la parution du nouveau Livre blanc ?

R - Le président doit conjuguer deux objectifs de souveraineté. Celui de la souveraineté financière, car, quand on dépend de créanciers internationaux, on perd son autonomie ; et celui de la souveraineté sécuritaire. Quand on ne peut assumer sa défense et sa place dans le monde, on perd aussi son autonomie. Ce sont des choix difficiles. Jamais le pays n’a connu une situation budgétaire aussi lourde, alors que les menaces ne se sont pas calmées.

La crise du Mali a montré que notre sécurité n’est pas un acquis. Si cette guerre est soutenue par l’opinion, c’est que nous avons porté assistance à un pays ami. Mais le côté affectif ne suffisait pas, il y a une prise de conscience que ce qui se joue, c’est aussi notre propre sécurité. Cela se matérialise à chacune de nos progressions au nord du Mali avec la découverte de caches d’armes, saisies par tonnes dans les Ifoghas, et des explosifs prêts à frapper.

L’opération démontre par ailleurs que nous avons une armée affûtée, réactive, une inter-armée de qualité. Mais aussi des insuffisances, en renseignement, en transport, en ravitaillement./.


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