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Jean-Yves Le Drian : « Le multilatéralisme est une nécessité pour la sécurité mondiale. »

Published on 23 octobre 2017
Le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères commente dans une interview au « JDD » l’actualité dans le monde, « une situation de tensions et de risques jamais vue depuis la fin de la guerre froide. » (21 octobre 2017)

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Espagne, Italie, Royaume-uni et République tchèque

Vous étiez en visite de travail vendredi à Madrid et vous connaissez bien l’Espagne par votre épouse qui est franco-espagnole. Comment réagissez-vous à la mise sous tutelle de la Catalogne par Mariano Rajoy ?

Ce qui m’importe dans cette affaire, c’est qu’il y a un Etat de droit à respecter et qu’il soit partout la référence centrale de la construction européenne. Dès que l’on sort du cadre constitutionnel au sein des pays de l’Union, on se retrouve dans une situation de dislocation dangereuse. M. Rajoy a annoncé des élections au plus vite en Catalogne. Je souhaite qu’elles permettent de clarifier la situation et de retrouver le chemin d’un dialogue constructif.

N’est-il pas souhaitable de proposer à terme à la Catalogne une plus grande autonomie ?

C’est une question propre aux Espagnols, le niveau d’autonomie, les concerne eux, mais le dialogue est toujours meilleur que la confrontation à condition qu’il se déroule dans une sérénité retrouvée et dans un cadre légal.

En Italie, on vote ce dimanche en Lombardie et en Vénétie pour une plus grande autonomie de ces deux régions très riches du pays. Comment analysez-vous cette volonté de repli sur soi et de manque de solidarité entre régions ?

La tentation du repli et les montées d’extrémisme en Europe se nourrissent à la fois de la crise, de l’inefficacité européenne et de son incapacité à offrir une vision. Si l’on combine sentiment d’une communauté de destin et définition d’une stratégie, l’on apporte une réponse et de l’énergie aux Etats membres. C’est ce qu’a fait le Président de la République à la Sorbonne lors de son discours sur l’Europe. Il faut aux Européens une ambition partagée et le sens d’un destin collectif. Sinon, les égoïsmes territoriaux reviennent et continueront de prospérer.

Avec le Royaume-uni, en revanche, le divorce est bien là mais il semble très compliqué à mettre en œuvre.

Le choix des Britanniques doit être respecté et ce n’est pas si difficile d’appliquer les règles qui ont été affirmées par le Conseil Européen : il y a deux phases de négociation et on entamera la deuxième sur l’avenir du partenariat européen avec le Royaume Uni une fois que la première phase, notamment sur le coût financier de la rupture, aura été réglée. Ce qui complique les choses, c’est que les Britanniques n’avaient pas mesuré l’ampleur du défi et des conséquences de leur choix.

Croyez-vous qu’il soit possible, comme on l’entend à Londres, d’assister à un "no deal" et donc à un abandon du Brexit ?

A aucun moment la première ministre Theresa May n’a évoqué cette hypothèse avec ses partenaires européens. Le Brexit doit donc aller jusqu’à son terme et les bruits divers ne doivent pas perturber ce processus. C’est une mauvaise nouvelle pour l’Europe mais on ne va passer notre temps dans les regrets. Nous devons même en faire un élément de stimulation pour l’Europe.

En République tchèque, la victoire samedi de Andrej Babis et la possibilité qu’il forme une coalition gouvernementale eurosceptique et europhobe est sérieuse ne risquent-t-elles pas d’aggraver la division entre l’ouest et l’est de l’Europe ?

Je ne commente pas les élections avant qu’on en connaisse les résultats. Mais si je me réfère à l’Autriche, je note que certes l’extrême droite a obtenu 26% des voix mais tous les autres partis restent profondément pro-européens. Cela ne fait que renforcer ma conviction selon laquelle l’Europe doit se refonder. Cela s’initie à 28 et il faut permettre à ceux qui veulent aller plus vite de le faire sans être entravés. Il peut y avoir plusieurs cercles. Comme l’a expliqué Emmanuel Macron, il faut retrouver un destin mobilisateur en Europe qui se conjugue avec une souplesse de mise en œuvre de notre stratégie. Nous devons construire cette Europe de la souveraineté qui est le seul moyen de répondre efficacement aux défis de notre époque, du changement climatique à la révolution numérique en passant par la crise migratoire.

Après l’attentat perpétré contre la bloggeuse Daphne Caruana Galizia à Malte, trouvez-vous exagérée la comparaison avec l’assassinat de la journaliste russe Ana Politovskaia, qui enquêtait comme elle sur les affaires de corruption du pouvoir ?

Une enquête est en cours sur place, avec l’appui des Britanniques et des Néerlandais. Je ne commente pas avant qu’on établisse les faits. Le respect de l’Etat de droit et l’intégrité morale de ceux qui doivent appliquer le droit sont essentiels. Toute entrave à ces principes est une meurtrissure. C’est encore plus vrai en Europe, où cette conception est au fondement même du projet politique.

L’accord sur le nucléaire iranien

Que vous inspire le tournant pris par Donald Trump vis à vis du nucléaire iranien ?

Jamais depuis la fin de la guerre froide, nous n’avons connu une situation comportant autant de tensions et de risques. D’autant plus que les instances de régulation multilatérales voient leur rôle mis en cause par un certain nombre de grands acteurs. Le président Trump refuse de prendre en compte le multilatéralisme qui est pourtant une nécessité pour la sécurité mondiale mais aussi à mon avis une opportunité historique pour la puissance américaine. Nous devons nous adapter à cette présidence américaine, sans jamais oublier que les Etats-Unis sont notre allié historique et le resteront.

Emmanuel Macron se vante souvent de pouvoir convaincre Donald Trump pour le faire changer d’avis. N’est-ce pas un peu vain ?

Chacun peut constater que le Président de la République a instauré un dialogue étroit et franc avec son homologue américain. Ce dialogue permet d’approfondir nos convergences, par exemple en matière de lutte anti-terroriste, mais aussi de nous expliquer clairement sur nos divergences ; c’est la première condition pour faire évoluer un jour la position du partenaire même si nous sommes lucides sur le contexte de politique intérieure qui détermine ces positions, sur le climat par exemple. S’agissant de l’Iran, nous devons convaincre l’administration Trump comme le Congrès que la prévention de la prolifération nucléaire est un enjeu vital pour l’humanité et doit donc faire l’objet d’un traitement en tant que tel. Parce que l’absence d’accord aurait des effets profondément déstabilisants pour la sécurité globale. Le non-respect de l’Accord de Vienne avec l’Iran inciterait de facto le clan des durs à Téhéran à persuader l’opinion que le dialogue ne sert à rien, que les sanctions resteront et qu’il faut donc reprendre le programme de fabrication de la bombe. Parce que se déclencherait alors une spirale incontrôlable de la prolifération dans toute la région, chacun cherchant à se doter aussi de l’arme nucléaire. Pour la même raison, la Corée du Nord serait encouragée à poursuivre ses provocations au vu d’une décision américaine remettant en cause un accord pourtant signé par les États-Unis. Autre spirale : les voisins de la Corée du Nord pourraient alors choisir de se lancer aussi dans la course à la bombe. Dès lors, le spectre du conflit nucléaire ne serait pas très éloigné.

Si Donald Trump n’entend pas ce message, qu’en est-il au Congrès qui a soixante jours pour dénoncer ou non l’accord nucléaire avec l’Iran ?

Le même message est et sera adressé aux élus américains. J’espère qu’ils l’entendront. Il en va de notre sécurité à tous, la leur comme la nôtre.

Comment réagissent vos interlocuteurs iraniens ?

Le président Rohani a dit à Emmanuel Macron qu’il respectait l’accord. Je suis en contact régulier avec mon homologue Mohamad Zarif, il me l’a confirmé. Et Yukiya Amano, le directeur général de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique, que le Président de la République a reçu jeudi à Paris nous a assuré que les Iraniens tenaient jusqu’à présent leurs engagements et que ses inspecteurs n’étaient en rien entravés dans leur travail sur place. Mais tout cela doit être vérifié au long cours. Il faut exiger de l’Iran une application scrupuleuse de l’accord.

Le président Trump recommande au Congrès d’adopter des sanctions supplémentaires contre les Gardiens de la Révolution iraniens...

Pour nous, l’enjeu du nucléaire vaut en lui-même. Mais il y a par ailleurs un comportement de l’Iran, sur le plan des missiles balistiques ou dans tout le Moyen-Orient, qui est contraire aux règles de la sécurité internationale, comme à nos propres intérêts de sécurité. Ils semblent vouloir constituer autour de leur pays une sorte de glacis territorial. Ce n’est pas acceptable et nous souhaitons en discuter librement et fermement avec eux. Je me rendrai prochainement à Téhéran pour évoquer tous ces points. Prolifération nucléaire et balistique ainsi que sécurité régionale sont des dossiers majeurs de notre dialogue.

La Corée du Nord

Avec la Corée du Nord, les choses sont-elles plus graves ? Y a-t-il vraiment un espoir de négocier quoi que ce soit avec Kim Jong-un ?

L’explosion survenue lors de l’essai nucléaire du mois de septembre équivaut à dix fois Hiroshima et la faculté des Nord-Coréens de disposer d’une capacité balistique intercontinentale est désormais un fait. Il faut encore miniaturiser la bombe et ça peut aller ensuite très vite. Voilà pourquoi il est indispensable de ramener rapidement les autorités nord-coréennes à une table de négociation. Et le seul moyen pour y parvenir, c’est le rapport de forces. Il passe nécessairement, à ce stade, par l’aggravation des sanctions et leur application par tous.

Les Chinois proposent un gel de l’activité nucléaire nord-coréenne contre un gel des activités militaires des Américains en Corée du Sud et à proximité.

La décision de Donald Trump risque de faire le jeu de la prolifération mais il ne faut pas se tromper : cette double suspension fait fi d’une réalité : elle met sur le même plan le provocateur et le provoqué, l’auteur et la victime de la menace nucléaire. Qui menace ? Qui déclare vouloir agresser ses voisins ? Qui lance des missiles ? La Corée du Nord. Cela dit, une démarche de réduction concertée des tensions inspirée de ce que propose la Chine pourrait devenir le résultat de ce que l’on obtiendra par la négociation.

La chute de Daech en Irak ; la reconstruction de la Syrie

N’êtes-vous pas furieux de voir que les djihadistes de Raqqa, dont une partie de francophones, ont pu fuir sains et saufs protégés par un accord avec les autorités locales ?

J’ai accueilli la libération de Raqqa et la fin de Daech sur place avec beaucoup d’émotion. Cette reprise de la ville était très importante. Raqqa a été l’épicentre d’où étaient fomentés des attentats barbares blessant et volant des vies que personne à Paris ou ailleurs ne peut ni ne doit oublier. C’était il y a bientôt deux ans. La reprise de cette ville était l’un de nos buts de guerre, nous avons été à la pointe de la Coalition internationale à cet égard. J’ai moi-même contribué à convaincre mon homologue américain de l’époque, A Carter, de l’importance de cet objectif, contre beaucoup de sceptiques … – c’est aussi la fin d’un long calvaire pour les populations civiles prisonnières de Daech, enfin c’est le symbole que ces crimes ne restent pas impunis. Un accord local a certes permis à certains djihadistes de fuir en échange d’une accélération de la reprise de Raqqa. Mais ils n’iront pas très loin. Ils se regrouperont dans un dernier réduit qui, lui aussi, finira par tomber et ce sera la fin de l’organisation Daech en Syrie. C’est leur chant du cygne.

Raqqa doit-elle revenir aux mains de Bachar el-Assad ?

Certainement pas, puisqu’elle a été reprise par des forces d’opposition au régime. Le temps est venu de trouver la démarche et le forum adéquat pour parler de l’avenir politique de la Syrie, pour éviter qu’elle ne se balkanise. La France, pour sa part, sera un acteur de la stabilisation à Raqqa en finançant son déminage par des ONG, ainsi que l’accès à l’eau et aux soins pour la population. Nous proposons également que se tiennent dès le mois de novembre des discussions de fond entre les cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations Unies, les pays de la région concernés et auxquelles l’Iran serait associée. Pour que l’on travaille sérieusement sur un agenda de stabilisation du pays, d’écriture d’une nouvelle Constitution et de préparation d’élections libres. Si l’on n’y parvient pas, ce sera la dislocation de la Syrie, la prolongation d’un conflit larvé, le creuset pérénnisé d’une des formes les plus meurtrières du terrorisme.

La France peut-elle participer à la reconstruction, comme le suggère la Russie, dans les zones pacifiées de Syrie ?

Il n’y aura pas de participation à la reconstruction tant qu’une solution politique n’aura pas été trouvée pour engager le pays dans une phase de transition et une sortie de crise.

En Irak, la France va-t-elle maintenir son effort militaire, maintenant que Mossoul a été reprise à Daech ?

En Irak, nous sommes déjà dans l’après-Daech. Nous avons gagné la guerre ; désormais, il faut gagner la paix. La France a été actrice de la guerre, elle sera au service de la paix. Nous allons continuer à former les forces irakiennes à Bagdad et Kurdes à Erbil. Nous sommes donc engagés dans un travail de stabilisation, de réconciliation et de reconstruction. A ce titre, redonner vie à l’Université de Mossoul dont Daech avait fait l’un de ses quartiers généraux fait partie de nos objectifs..

Les Kurdes ne vont-ils pas faire les frais de cette recomposition en cours ?

Il est crucial que l’Irak garde son intégrité, soit gouverné de façon inclusive en respectant toutes les communautés. Sinon resurgiront des formes de conflits communautaires au risque de voir ressurgir du terrorisme. Nous aiderons le premier ministre al-Abadi à respecter l’engagement qu’il a pris en ce sens. Concernant les Kurdes, nous entretenons avec eux des relations très amicales depuis longtemps. Les Peshmergas ont largement contribué à la victoire sur Daech. Leur référendum d’indépendance tenait de l’erreur d’appréciation, la reprise de Kirkouk par les forces gouvernementales en est la conséquence. Il faut maintenant se parler dans le cadre constitutionnel et revenir à l’objectif d’une autonomie la plus large possible pour le Kurdistan irakien. C’est ce que le Président de la République a répété dans ses échanges avec le Premier ministre irakien.

La Libye et le Mali

En Libye, où en êtes-vous depuis la rencontre l’été dernier de la Celle Saint Cloud entre le Premier ministre libyen et le maréchal Haftar ?

S’il y a une lueur d’espoir dans cet environnement chaotique que nous connaissons, c’est bien la Libye. Les choses avancent et c’est capital car l’avenir de la Libye est un enjeu majeur pour notre sécurité, pour celle de l’Union européenne. L’initiative d’Emmanuel Macron de réunir cet été les antagonistes du conflit libyen à Paris a permis d’embrayer un processus. Celui-ci se développe sous l’impulsion de l’émissaire des Nations Unies Ghassan Salamé qui bénéficie de notre soutien total et doit être appuyé par tous les acteurs de la communauté internationale. Ce travail débouchera sur une gouvernance inclusive de la Libye où le maréchal Haftar aura sa place.

Au Mali en revanche, le climat sécuritaire ne cesse de se dégrader. Y a-t-il un risque de retour en arrière alors que le président Ibrahim Boubakar Keita parait aussi faible que son prédécesseur Amadou Toumani Touré juste avant le coup des forces des djihadistes en 2013 ?

Il faut en effet que le président malien se méfie de ce risque d’affaiblissement pour lui et pour son peuple. Je note l’absence de mise en œuvre des accords d’Alger dans le nord du pays et je constate le regroupement d’unités distinctes, que nous avions affaiblies, sous l’égide d’Iyad Ag Ghali et son Rassemblement pour la Victoire de l’Islam et des Musulmans, mélange de terrorisme et de gangstérisme sous couverture d’un islam radical. Tout cela est facteur d’instabilité à l’approche de l’élection présidentielle malienne de 2018. J’ai cependant bon espoir que les forces du G5 Sahel, saluées par une résolution des Nations Unies, puissent être mises en œuvre pour protéger les frontières maliennes. Le financement de cette force progresse et sera au cœur des discussions d’une conférence qui se tiendra à Bruxelles en décembre prochain. Nous nous y préparons.

Propos recueillis par François Clemenceau
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